La Dame de la Source
-1-
Il est des
lieux qu'on ne peut oublier,
des lieux qui demeurent à jamais
ancrés
dans un coin de notre vie et auxquels
l'on s'accroche contre
vents et marées.
Le petit
bois dont il est question ici,
en est, me semble-t-il , le
parfait exemple.
Dominant
les maisons et la route nationale,
c'est dans le charmant village de
Clairoix, en Picardie,
que se situe très exactement cet endroit
mythique.
Imaginez
un vieux chêne au tronc ridé par les ans,
quelques hêtres qui
n'en finissent pas de s'étirer vers le ciel
et ajoutez à tout
ceci le parfum des tilleuls et du
chèvrefeuille.
Mais pour que le tableau soit complet,
je dois
vous parler de la
source ...
Nichée en son écrin de mousse, elle coulait des jours
heureux
au coeur du
petit bois
Ah ! Il fallait l'entendre murmurer de jolies
comptines,
c'était un pur
ravissement !
En fait, c'était une source magique,
puisqu'une
fée y avait,paraît-il, élu domicile.
Comme
l'ondine, sa cousine des contrées germaniques,
la fée des sources
aimait se prélasser dans les eaux
cristallines,
parée
de fleurs sauvages
et de
perles de lune.
Au détour
du sentier, s'entrouvraient les chemins
menant à l'Autre
Monde,
celui
des contes et des légendes
celtes,
chers à mes ancêtres
Bretons et
Irlandais.
Fées, sorcières et autres korrigans, vivaient ici
et m'observaient cachés au
creux des taillis et des arbres complices.
Mais rares étaient
ceux qui pouvaient
les apercevoir, ne fusse qu'un instant.
Seuls, quelques rares
initiés
possédaient l'herbe d'or, cette herbe fabuleuse
donnant le
pouvoir de se connecter à l'Autre
Monde.
Sans m'en rendre vraiment compte,
j'allais côtoyer ces
personnages qui ont, indubitablement, marqué mon enfance.
A l'orée
du bois, dans une cabane de bric et de broc,
vivait une vieille femme que
l'on surnommait la Margot.
Elle allait de temps à autre par les
rues du
village,
poussant devant elle une carriole d'osier.
Les gens
changeaient de trottoir
dès qu'ils l'apercevaient,
craignant de la croiser sans doute.
Elle avait, disait-on
– le mauvais oeil –
et malheur à qui frôlerait son regard.
De
nombreuses personnes
lui prêtaient des pouvoirs maléfiques ...
-2-
Elle
faisait tourner le lait des nourrices
ou empêchait les vaches de mettre
bas.
Toutes ces histoires abracadabrantes, n'étaient que
superstitions,
bien
évidemment.
Je
trouvais tout cela injuste ; d'ailleurs la Margot
je la
connaissais bien et
l'inquiétant portrait que l'on faisait d'elle,
me semblait
résolument grotesque.
Certes,
c'était un personnage atypique,
avec des yeux d'un vert si profond,
qu'ils auraient pu contenir tous les bois de Bretagne et
d'Irlande réunis.
En
cachette de mes parents, je lui rendais parfois visite
dans sa cabane où
veillaient crapauds et chauves-souris.
La Margot, connaissait
les secrets
des étoiles,
le langage des arbres et mille autres choses
qu'elle consignait en de
vieux grimoires.
Nous
avions une amie commune : la source ;
elle était l'invisible
fil qui
nous reliait l'une à l'autre ;
c'est en ce lieu magique que nous
aimions
nous
rencontrer le plus souvent.
Un soir,
sous mes yeux ébahis, je surpris la Margot,
marmonnant de
mystérieuses paroles près des eaux frémissantes ....
Mais à qui
parlait-elle ?
Ce genre
de scène se répéta à plusieurs reprises
et j'y assistai sans
qu'elle ne puisse
s'en apercevoir.
Alors mon imaginaire se mit à cogiter,
jusqu'à ce qu'il décrypte
enfin cette énigme.
Tout était clair, la Margot possédait
l'herbe d'or !
Ainsi
avait-elle le pouvoir de se connecter à l'Autre Monde.
Cependant,
jamais la vieille femme ne me fit part de son secret,
car me le
confiant, il aurait perdu tout pouvoir.
Au fil du temps, la
Margot devint ma
seule véritable amie ;
mais ce surnom que lui avaient donné les
villageois
me paraissant peu adéquat, je lui en donnai un
autre
qui me parut bien plus
joli la Dame de la Source.
C'est donc ainsi que je
l'appelai désormais.
Vers la
fin de l'été,
la municipalité acheta le terrain sur lequel
vivait ma fidèle
amie;
sa bicoque démolie devait bientôt faire place à une autre
demeure,
celle du
nouveau garde-chasse.
Bien entendu, il n'était pas question de
jeter cette
pauvre femme à la rue ;
la mairie avait tout prévu .
Pour un
loyer fort modique,
il lui fut attribué un petit pavillon au centre du village.
Mais d'emblée, elle
refusa, déclarant à qui voulait l'entendre,
qu'elle ne
quitterait jamais sa cabane du
petit bois.
Elle
s'obstina lorsque l'adjoint au maire la pressa d'évacuer
les
lieux ;
elle s'y barricada avec acharnement.
Mais les gendarmes
alertés, eurent
bientôt
raison de sa rébellion
-3-
Par un
triste matin d'octobre,
un voisin compatissant la mena jusqu'à la
gare voisine ;
elle partait sans laisser d'adresse,
un maigre
baluchon pour tout
bagage.
Nul ne la revit jamais .... Sans doute avait-elle
rejoint
le Pays
des Brumes, cet Autre Monde dont elle me parlait si souvent.
Le
lendemain de son départ, je n'eus qu'une seule envie,
aller dans le petit
bois pour y cacher ma peine et pleurer en silence.
Ce lieu
m'unissait à jamais à
la Dame de la Source ;
on l'en avait chassée, pourtant son ombre
m'interpellait et accompagnait chacun de mes pas ;
lorsque le
vieux chêne fut en
vue, mon coeur se mit à battre étrangement ;
un curieux
pressentiment oppressait
ma poitrine ;
et soudain : le choc ! J'eus beau la chercher
du regard,
la source
avait disparu ! Elle avait déserté le petit bois,
mais
peut-être l'avait-on sommée de
partir elle aussi ?
Alors de
l'antre des sorcières, s'éleva une effroyable mélopée
que sirènes et
géants reprirent à l'unisson.
Je venais
de perdre deux amies : la Dame de la Source,
puis la source
elle-même.
Une indicible tristesse prit mon coeur en otage
et
l'hiver qui s'en vint fut
sinistre et glacé.
Aux
premiers jours du printemps, le va-et-vient des camions
bouleversa
la
quiétude du petit bois ; sur les ruines de la cabane, s'élevait
peu à peu une
nouvelle
bâtisse ; en avril le gros oeuvre fut pratiquement terminé
et
portes et fenêtres
prêtes à être installées.
Dans la
nuit précédant la pleine lune, un violent orage éclata sur le village.
J'étais terrorisée par les éclairs qui lacéraient le ciel
et me
cachais sous les
couvertures.
Soudain un terrible grondement ébranla le
voisinage.
La foudre
venait de tomber !
Et le Dieu des Orages n'avait pas manqué sa
cible ;
une cible
fort heureusement inhabitée, à la lisière du bois :
la future
maison du
garde-chasse !
Très rapidement elle devint la proie des flammes
et les pompiers
ne purent que constater les dégâts.
Pendant plusieurs jours,
une odeur âcre plana
sur le bois et les maisons avoisinantes.
De la charpente
calcinée,
s'échappaient de minuscules papillons noirs
que le vent portait
au loin, comme autant de
maléfices...
-4-
Il fallut
bien du courage pour reprendre le chantier à zéro et recommencer
le
gros-oeuvre, avec les multiples problèmes que cela
impliquait. Ce n'est
qu'après
de longues semaines, que l'on vit poindre à nouveau le toit de
la maison.
Le
garde-chasse, remis de ses émotions, évoqua alors son
possible emménagement.
Hélas une
autre catastrophe allait en décider autrement !
Début juin
des pluies torrentielles déferlèrent sur la région. L'Oise,
la rivière
arrosant Compiègne et ses environs, sortit brusquement de son
lit.
Situé sur
une petite colline, le village échappa de justesse aux
inondations ; par
contre, il
n'en fut pas de même pour le bois dont la lisière, en
contrebas, fut vite
submergée.
Aussi la
maison du malheureux garde-chasse ne put résister à la pression
des eaux
boueuses ; les murs se fissurèrent, provoquant d'irréversibles
dégâts
aux
fondations déjà fragilisées.
Cette
fois, c'en était trop ! Le garde-chasse anéanti par ce nouveau
coup du
sort, ne voulut plus jamais entendre parler de cette maison ;
déprimé,
il quitta
le canton quelques mois plus tard.
Alors
quelqu'un osa prononcer un mot que certains pensaient tout bas :
Malédiction ! Ces deux catastrophes successives ne pouvaient
être que l'oeuvre
d'une
sorcière .... L'on se souvint de la Margot ... N'était-ce pas
elle qui,
tapie en
quelque antre secret, se vengeait de ceux qui l'avaient chassée
? Quant
à la
disparition de la source, elle n'y était probablement pas
étrangère !
Pourtant
quelques villageois se gaussèrent de ces superstitions qui
n'avaient
pas lieu d'être. Mais la petite fille que j'étais alors, avait
sa propre idée
sur la
question : Oui la Dame de la Source s'était bel et bien
vengée et
secrètement, j'en étais ravie!
La maison
maudite, abandonnée à l'orée du bois, finit par croupir
lamentablement et devint le royaume des orties et des chats
errants.
-5-
J'allais
avoir neuf ans et j'entrais cette année-là au Cours Moyen 1ère
année,
comme l'on disait à l'époque. C'était la classe de M. Beaudoin,
notre
instituteur et directeur d'école. Le jour de la rentrée, il
nous annonça l'arrivée
d'une
nouvelle institutrice qui allait enseigner aux plus jeunes
d'entre nous, élèves
des Cours
Préparatoire et Elémentaires. Elle s'appelait Melle
Fontaine, et c'était là
son
premier poste.
Ses
petits élèves l'adoptèrent très vite, tant elle était gentille
et à l'écoute
de chacun
d'entre eux; mais outre ses qualités pédagogiques, Melle
Fontaine
écrivait
de jolis contes qu'elle illustrait avec talent ; c'était une
artiste !
Un
logement de fonction lui fut réservé attenant à l'école
communale
et elle
s'y installa. Néanmoins, appréciant la nature et la solitude,
la jeune
institutrice chercha bientôt une maison à l'écart du village.
Elle
avait eu, dès les premiers jours, un véritable coup de coeur
pour le
petit bois dont la quiétude lui convenait à merveille. S'y
promenant,
elle avait
remarqué la bâtisse en triste état, qui gisait fantomatique, au
milieu
des
ronces.
On leva
les bras au ciel, lorqu'elle fit part de son intention de la
remettre
en état,
histoire de la réhabiliter et de lui rendre un second souffle,
disait-elle.
Et chacun
de la mettre en garde, de la dissuader avec véhémence quant à
son
projet ;
l'on évoqua devant elle la probable malédiction qui planait sur
ce vieux
tas de
pierre ... peine perdue. Melle Fontaine avait pris sa
décision.
Alors,
pour la troisième fois, l'on remit en chantier la maison de
sinistre
renommée
; le village attendit la prochaine catastrophe : l'on guetta
les ouragans,
voire les
tremblements de terre ? Car pour sûr, la Margot était capable
de tout !
Mais l'on
attendit en vain ; les travaux arrivèrent à leur terme sans
qu'aucun
accident
notoire ne se produise.
Melle
Fontaine profita donc des vacances d'été pour s'installer,
avec
enthousiasme, dans sa nouvelle demeure.
-6-
Je n'osais
plus retourner dans le petit bois,
trop de souvenirs hantaient
ce lieu que j'aimais tant auparavant ;
mais au fil des jours, le
temps fit son oeuvre
et
m'incita à reprendre les sentiers que je croyais perdus.
De la
ramure luxuriante émergeait une insaisissable magie; invisible,
le Peuple
Féerique m'accueillit et m'entraîna allègrement jusqu'au vieux
chêne.
Tout à
coup, un imperceptible murmure parvint à mon oreille ...
un murmure
d'une
beauté à vous faire tomber à genoux ... Etait-ce un mirage ou
un miracle ?
A mes
pieds, en son écrin de mousse, la source jaillissait à
nouveau...
Mes rires
se mêlèrent à mes larmes; étais-je en train de rêver ou
était-ce encore
le fruit
de mon imagination ? Non, l'instant était bien réel ; la
fée que je
devinais
dans le miroir des eaux, se mit à danser, distillant des perles
de lune
sur les
fougères alentours ...
Une main
frôla mon épaule ... Je me retournai et vis Melle Fontaine.
Oh !
Melle, Melle, c'est merveilleux, la source est revenue !
M'écriai-je en
sautillant
comme un cabri. La jeune institutrice me prit la main et d'une
voix
qui me
parut lointaine, susurra quelques mots : - il faut toujours
faire confiance
aux fées
-; à cet instant, ses yeux d'un vert profond, croisèrent les
miens ;
me
revinrent alors en mémoire, d'autres yeux semblables, que je
n'avais pas
oubliés... Melle Fontaine continua : Comme tu le sais
j'écris des contes pour
les
enfants, aussi permets-moi de t'offrir ceci : elle me tendit un
livre à la
couverture
joliment illustrée ; son titre : la fée aux yeux d'émeraude -
Je la
remerciai
timidement et me demandai secrètement,si elle n'était pas
l'héroïne de
ce conte
...
Les
semaines et les mois passèrent. Melle Fontaine devint elle
aussi
mon amie ;
petit à petit nous apprîmes à nous connaître. La classe
terminée,
je la
rejoignais près de la source pour laquelle elle nourrissait une
véritable passion.
Nos
discussions me rappelaient celles que je partageais avec la
Dame de la Source;
J'étais
d'ailleurs subjuguée par les nombreuses similitudes qui
existaient entre
les deux
femmes. Outre ce même regard vert et étrange, Melle Fontaine,
connaissait également les secrets de l'Autre Monde.
Un soir
du mois d'août, j'assistai éberluée au – remake - d'une scène
dont
l'héroïne avait été, en son temps, la Dame de la Source. Mais
cette fois,
la jeune
institutrice en était l'interprête. C'était un rôle des plus
surprenants :
elle
soliloquait près des eaux cristallines, s'adressant à quelque
invisible personnage.
Du déjà
vu, si j'ose dire ! Car cet invisible personnage, ne pouvait
être que la fée
bien
évidemment.
-7-
Toutes ces
analogies n'étaient évidemment pas dues au hasard.
Il y avait là
un véritable mystère.
Je me
posais mille questions auxquelles mon imaginaire était bien
incapable de répondre.
Par bonheur, le vieux
chêne qui connaissait les tenants et les aboutissants de cette
histoire,
me souffla les réponses que j'attendais.
Dans le
Monde du Réel, le Peuple Féerique demeure invisible
aux
non-initiés que nous sommes ; mais il peut quelquefois prendre
forme
humaine et
cette histoire l'illustre justement ; dans notre quotidien, la
Margot
et Melle
Fontaine étaient deux personnes différentes, que rien ou
presque,
ne pouvait
distinguer du commun des mortels ; mais il leur suffisait de
-
traverser
le miroir - pour devenir ce que nos yeux ne savaient
percevoir,
en
l'occurrence : une fée ; la fée de la source magique. Ainsi
, ces deux
femmes
pour lesquelles j'avais une profonde tendresse, étaient une
seule et
même
personne : la Dame de la Source.
Comme dans
les contes et légendes celtes, le petit bois n'était donc
que
sortilèges et enchantements ; Pour la petite fille rêveuse que
j'étais,
le -
merveilleux - triomphait, encore une fois. Alors un souffle
fabuleux
m'emporta
vers l'Ailleurs, vers cet Imaginaire ou fleurit l'herbe d'or ...
L'année
qui suivit amorça un changement dans ma vie ; mes parents
se
séparèrent sans que cela ne m'affecte particulièrement. Je
partis vivre avec
ma mère à
la ville toute proche.
Mais avant
de quitter le bois et son incontournable féerie, j'entassai
en hâte,
fées, sorcières et autres korrigans, dans une malle dont je
cachai la clef
au
tréfonds de mon coeur. Me doutais-je alors, qu'un jour
j'ouvrirais de nouveau
cette
malle et en ressortirais les êtres magiques qui s'y tenaient
endormis ; ils
m'aideraient à traverser les épreuves de la vie et à retrouver
l'enfant que je n'ai
jamais
cessé d'être.
-8-
Quelques
années
et
Un
demi-siècle plus tard
Rien n'a
vraiment changé dans le petit bois.
Le vieux chêne, plus que
centenaire, veille toujours à deux pas de la source ...
La
source dans laquelle
la fée continue de se baigner, à l'abri des regards indiscrets.
Melle
Fontaine est aujourd'hui une charmante octogénaire qui vit
dans cette
agréable fermette à l'orée du bois ; mais elle n'y vit plus
seule
Une toute
jeune femme l'a rejointe depuis quelque temps
et partage avec
elle l'amour de la
nature et des animaux ;
sans doute une lointaine petite cousine
...
ce qui
expliquerait, peut-être, la troublante ressemblance qui relie
les deux femmes.
Même
regard ... mêmes prunelles vertes nimbées d'ineffables
mystères.
Melle
Morgane Dubois, enseigne le dessin et les arts plastiques dans
un lycée
Compiègnois ; mais c'est également une artiste-peintre ;
son
principal sujet
d'inspiration :
la source, bien sûr !
C'est en cet endroit
qu'elle installe le plus
souvent son chevalet.
Si vous lui demandez le nom de
l'étrange demoiselle
peinte
invariablement sur ses toiles,
Melle Dubois vous répondra en
souriant,
que c'est
là une amie qui pose pour elle, mais qui désire garder
l'anonymat ...
Morgane
Dubois s'occupe entre autre d'une association qui milite pour
la
sauvegarde du patrimoine local et son action fait l'unanimité
parmi les
villageois.
Ceux qui la connaissent bien et qui sont devenus
ses amis, lui ont
donné un
curieux surnom :
la Dame de la Source ... Allez donc savoir
pourquoi ...
Roberte Godelle-Caron
le 16 juin 2008
Sortie