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LE CHEMIN DES LOUPS
En 1938 j’avais tout juste six ans. J'étais le petit
dernier d’une famille de quatre enfants, nous
habitions un joli mas au pied des Alpilles, à Saint
Rémy de Provence.
De notre mas jusqu’au pied de la montagne s’étendait
sur environ huit cents mètres une grande garrigue
parfumée. C’était une terre aride jonchée de silex
que nous appelions les " pierres à feux ". Nous nous
amusions à les frapper l’une contre l’autre pour en
faire jaillir des étincelles. Seuls poussaient à cet
endroit des amandiers, aux troncs tordus ; certains
étaient très vieux. Dans certains troncs creux
nichaient des chouettes. A l’automne, avec mon frère
Noël et François un voisin de notre âge, nous
allions ramasser des amandes, avec une longue canne
nous frappions (avec peine) les branches pour faire
tomber les fruits. L’hiver pour le goûter nous
avions souvent un morceau de pain, et une grosse
poche d’amandes, que nous cassions avec une pierre.
Au printemps sous les amandiers le thym faisait un
grand tapis : l’ensemble composait un magnifique
tableau digne de la palette d’un peintre. Au moment
de la floraison des femmes tout de noir vêtues,
venaient de St Rémy pour le couper : elles
remplissaient de gros sacs de jute, le soir un
charretier venait charger les sacs, sans doute pour
les parfumeries ou des laboratoires pharmaceutiques.
Plus haut au pied des Alpilles, il y avait des
genévriers, du buis, du houx, de la sarriette, des
petits chênes verts, et du romarin, le tout
dégageait un parfum enivrant de miel et de fleurs,
que l’on ne trouve que dans notre belle région de
Provence.
Au bout du long chemin presque au pied des Alpilles
se trouvait un champ de tir militaire. C’était une
tranchée cimentée longue d’une centaine de mètres
protégée par une butte de terre. Des soldats
venaient s’entraîner au tir : ils arrivaient
d’Avignon ou de Tarascon, mais à chaque fois nous
étions à l’école. Nous n’avions pas de chance ! Le
soir en rentrant de l’école, ma mère nous
disait : « les soldats sont venus ce matin ! ». On
attendait avec impatience le jeudi suivant pour
aller au champ de tir. Contre la butte nous
cherchions les balles avec un bout de fer ou un
vieux couteau, nous creusions des trous pour les
déterrer. Elles étaient plus ou moins écrasées,
certaines paraissaient en cuivre, d’autres en plomb.
Nous comparions nos trouvailles, nous avions
l'impression d'avoir des reliques. Cela nous
paraissait invraisemblable que de vraies balles,
tirées par de vrais soldats, avec de vrais
fusils puissent être en notre possession !
Un jeudi après midi, j’étais à genoux en train de
creuser avec mon petit couteau, j’ai réalisé tout à
coup que je n’entendais plus Noël ni François
parler. Je me suis retourné et les ai aperçus très
loin, descendant le chemin en courant. Ils étaient
partis doucement sans faire de bruit pour me faire
peur. Je les ai appelés, mon frère me
crié « Marcel ! Méfie-toi, il y a un loup derrière
toi !! " ». Affolé je ne savais que faire, cherchant
le loup que je ne voyais pas. Je me suis élancé sur
le chemin en pleurant et criant de toutes mes
forces : « Maman ! Maman ! Au secours ! Viens vite !
Maman, Maman ! Il y a un loup ! ». Je criais, je
courais en même temps. Avant le grand champ
d’amandiers caché par une haute haie des chênes, il
y avait un croisement de chemins : l'un allait vers
le mas de Madame Marchand, la bergère. Arrivé
derrière les chênes, il y avait mon frère, François,
Madame Ferrari (la mère de François) et la bergère :
ils entouraient ma mère, qui était allongée par
terre évanouie. Les femmes essayaient de la ranimer.
Je pleurais ; ce n'était plus la peur du loup, mais
la vue de ma mère inanimée. Je pensais qu’elle était
peut-être morte. Ma pauvre maman ! Elle m’avait
entendu crier. Elle avait sûrement eu très peur de
me savoir en danger, elle était montée en courant
vers la colline, mais ses forces l'avaient
abandonnée. Madame Ferrari et la bergère m’avaient
aussi entendu crier, elles s’étaient retrouvées là
presque en même temps.
Après un moment, maman a repris connaissance. Je me
suis jeté à son cou, je l’ai serrée très fort contre
moi. Mon frère pleurait aussi, nous avions eu si
peur ! Quant à François sa mère lui a donné sans
attendre une paire de gifles, il l’avait bien
méritée ! Mon frère le soir même a été puni par mon
père qui l’a envoyé au lit sans souper. J’étais
content : justice était faite, mais je ne suis plus
jamais allé chercher des balles au champ de tir… Je
n’avais que six ans et très peur des loups. !
Trente ans plus tard alors que nous n’habitions plus
à St Rémy de Provence mais à Fuveau, un petit
village prés d’Aix en Provence, un dimanche avec ma
femme et mes enfants nous sommes partis vers mes
souvenirs. Je voulais leur faire connaître les lieux
de mon enfance dont je parlais si souvent. J’ai à
peine reconnu notre mas : il était entouré d’un très
haut mur avec un grand portail. J’ai sonné, un
gardien est venu à notre rencontre ; je lui ai
expliqué que trente ans plus tôt j’avais habité ce
mas et demandé poliment s'il était possible de
revoir la maison de mon enfance. Il m’a répondu que
le propriétaire n’autorisait pas la visite. J’étais
déçu de ne pouvoir revoir la maison de mes premiers
souvenirs et mes enfants encore plus.
Le chemin qui montait au champ de tir est
aujourd’hui goudronné. il y a également de belles
habitations presque jusqu’au pied des Alpilles. A la
place du champ des vieux amandiers où nous avions si
souvent joué, il y a des belles et grandes villas,
entourées de murs très hauts ou des clôtures de
protection. Le vieux mas de notre copain François a
lui aussi subi des transformations, plus rien ne
subsiste de tout ce qui a fait mon enfance. Quel
gâchis de voir ce superbe coin de Provence défiguré
par le béton ! Je ne veux plus jamais y revenir. Je
préfère garder mes souvenirs, ils resteront à jamais
dans ma mémoire.
Je ne sais pas si c'est François, ses parents ou
Madame Marchand la bergère, qui ont raconté
l’histoire du loup, à moins que ce ne soit une
simple coïncidence : il y a un panneau au coin du
croisement où il est écrit « chemin des loups ». Je
n’en ai pas cru mes yeux ! En montant un peu plus
haut sur le chemin, il y avait une personne devant
une villa, je me suis approché et j’ai demandé si
elle savait pourquoi le chemin s’appelle, le chemin
des loups.
Elle me répondis : «
Il
paraît qu’au début du siècle, des loups auraient
attaqué des enfants qui s’amusaient dans la
garrigue. Je ne sais pas si c’est vrai ou si c'est
une légende ! C’est tout ce que je peux vous dire,
mon bon monsieur ! ».
Voilà
comment, en Provence, on perpétue les histoires du
passé en donnant à un chemin un nom venu d’une
mauvaise farce d’enfants : " le chemin des loups ".

Histoire vécue du petit Marcel
Qui avait peur des Loups.
D M - Fuveau – 2003
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