La Communion Solennelle

 

Je garde encore un souvenir très présent de ma communion solennelle; tous les mardis, avec mon frère Noël et les autres enfants qui s’y préparaient nous allions au catéchisme. Dès la sortie de l’école, à 11 h, nous montions vers l’église perchée au sommet du village ; à proximité de l’école se trouvaient les grands escaliers « une calade pour faire monter les ânes, dans le temps ? » ; nous partions en courant pour ne pas arriver en retard chez Mr le Curé (Moisan).

 

C’était un homme d’une grande bonté et d’une grande générosité : il a fait énormément pour les enfants ainsi que pour les familles nécessiteuses du village, sans aucune différence entre celui qui arrivait de l’école libre, ou de l'école publique.

 

Aussitôt dans l’église, il nous conduisait à la sacristie, où régnait une drôle d’odeur ! L’encens peut-être ?… Il nous faisait asseoir sur des bancs, le livre de catéchisme ouvert sur les genoux ; Les leçons étaient interminables, je ne m’y intéressais guère ; j’avais plutôt faim, ce qui m’incitait à bâiller, ou rire pour dissiper les autres.

 

Cela se passait un peu comme à l’école : les leçons commençaient avec les Gaulois et Vercingétorix en photographie sur le livre, à genoux devant Jules César, pour finir sous le règne de Louis xv. Au catéchisme, même chose : Abel, Caïn et la suite… Je m’y perdais un peu, mais il fallait bien faire semblant d’écouter…

 

Mr le curé s’aperçut que ça ne m’intéressait guère ; en outre, je dissipais les autres. Il prit contact avec ma mère afin de lui faire savoir qu’il ne pouvait plus me garder, et c’est ainsi que je me retrouvai,  afin de poursuivre l'apprentissage du catéchisme, chez une bigote, une vraie grenouille de bénitier : dans le village tout le monde l’appelait « tante Pouic » . Elle avait un peu le profil de Mme Long-bec, dans l’histoire de « Fernand Raynaud ».En plus, avec mon odorat très développé, je supportais mal sa mauvaise haleine.

 

Mon frère Noël se retrouva dans l’obligation de me suivre chez « tante Pouic »; aussi  n’arrêtait-il pas de rouspéter auprès de ma .mère : «C’est toujours la faute de Marcel ; Il ne cesse de faire des bêtises ; et c'est moi qui « trinque ! J’étais bien, moi …avec Mr le curé. Il avait raison mais c’était ainsi.

 

 

Tant bien que mal, j’appris une partie du catéchisme. « Tante Pouic » fit part au curé que ça pouvait aller… Ma mère lui demanda s’il était possible que nous fassions la communion ensemble, pour raison d’économie : le curé accepta ; ma mère en fut ravie.

 

Tous les jeudis, nous allions au patronage «obligatoire » ; le dimanche matin : messe et l’après midi : vêpres qui n’en finissaient plus… A la sortie, nous partions tous en courant au cinéma du village "l’Eden Cinéma ", dont  je fus l’opérateur, plus tard,  pendant plusieurs années....

 

 Vers le quinze Mai, une semaine avant la communion, c’était «la retraite ?». Nous n’allions plus à l’école de quelques jours et Monsieur le Curé nous groupait au patronage des garçons ; une partie de la matinée, nous apprenions le catéchisme, puis nous montions à l’église pour la répétition de la cérémonie du dimanche suivant. Les filles venaient nous rejoindre ; c’était la première fois que filles et garçons se trouvaient ensemble… mais  surveillés par des femmes, dont « tante Pouic ». Nous apprenions à chanter des cantiques ; les garçons  portaient tous un manche à balai dans la main droite en guise de cierge… On répétait en rangs, assis, à genoux, debout …Nous  faisions plusieurs fois le tour de l’intérieur de l‘église.... L’après midi,  jeux dirigés dans la cour du patronage ; on nous recommandait de ne pas dire de gros mots et surtout ne pas faire de péchés. C’était comme cela toute la semaine.

 

Quelque temps auparavant, ma mère nous avait emmenés chez le tailleur du village Mr Hermieux, qui travaillait à Marseille pour une grande maison de couture de l’époque, (Dandy). Il avait un atelier à Fuveau. Il prit  nos mesures  pour le costume. Pour la première fois depuis notre naissance, nous allions porter des pantalons longs : nous en rêvions depuis longtemps avec mon frère Noël. En principe, les costumes de communiants étaient de couleur bleu marine, ce qui était très salissant : pour moi principalement, ma mère jugea bon de choisir un tissu de couleur marron, pour qu’il fasse plus de profit, afin de pouvoir le porter tous les dimanches. Puis ensuite ,elle nous emmena chez le marchand de chaussures, Mr Chiappelo ; nous étions en période de guerre, on ne trouvait pas de chaussures en cuir et  le choix était limité .Les chaussures qu’elle nous acheta avaient les semelles en bois ,pliantes : elles firent notre affaire.

 

La semaine précédant la cérémonie, on commençait à recevoir des cadeaux utiles (pas des cadeaux de luxe) ; le brassard, la croix en nacre, la pochette brodée, les gants blancs, le missel qui était un objet de valeur (il y en avait de plus ou moins beaux), quelques mouchoirs....

Enfin toute la panoplie du communiant, et surtout la fameuse montre- bracelet, offerte en principe par le Parrain ou la marraine du communiant, à condition qu’ils en aient les moyens : mais en principe tous les communiants avaient une montre neuve, plus ou moins belle, qui était la première de leur existence…    

   

Deux ou trois jours avant le jour « J », retour chez Mr Ermieux le tailleur, pour  les retouches de finition du costume. J’étais déçu, car mon costume était tout faufilé de fil blanc et les manches pas cousues ; le tailleur traça quelques coups de craie sur le tissu, et dit à ma mère de repasser le lendemain soir pour le chercher. Je me disais qu’il ne serait jamais prêt. Je me faisais du souci, à l’idée de  faire la communion en culotte courte. ! Ma mère me rassura et me dit, " Ne t’en fais pas ! Il sera prêt pour dimanche !! "

 

Entre temps, à la ferme, mon père et mes grands frères Marius et Paul, faisaient un grand nettoyage dans la cour et les abords, pour recevoir les invités. La veille, nous étions allés chez le coiffeur, pour qu’il nous frise avec le fer, juste sur le devant des cheveux : c’était la mode !… A la maison,  tous les cadeaux étaient là : les chaussures neuves, les deux costumes sur le dossier d’une chaise ; ils étaient magnifiques. Ma mère nous les fit essayer,  pour voir s’il n’y avait pas de défaut, et s’ils nous allaient bien. Le soir, avant de nous coucher, comme nous l’avait recommandé Mr le curé, nous avons fait notre prière au pied du lit, et je me suis endormi en pensant au lendemain.

 

Ce fut donc le grand jour. Ma mère nous réveilla de bonne heure. Après une grande toilette, elle nous habilla .Nous étions magnifiques, en costume, avec le brassard, la pochette, et la croix en nacre ; sous la pochette, les gants blancs, et le missel dans la main gauche. Je regardais mon premier pantalon, cela me faisait un drôle effet. Ma mère était magnifique dans sa robe neuve bleu nuit ; je n’avais pas l’habitude de la voir aussi bien habillée. « Oui, tu étais vraiment belle Maman !» Pour la première messe, à sept heures, il fallait être «à jeun ». Dur pour les enfants de ne pas boire, ni manger le matin ! Mais Mr le curé l’avait dit ! Il fallait suivre les  préceptes du curé. Dieu garde ! Nous aurions fait un péché mortel !

 

Une fois  prêts, mon père nous conduisit avec la camionnette au village jusque devant l’église, où attendaient déjà les autres communiants. Nous étions une trentaine : c’était une année faste. Les filles ressemblaient à des mariées. Nous étions tous là avec nos mères qui arboraient toutes de belles toilettes avec chapeau, gants et sac à main assortis. Rares étaient les hommes qui venaient à la première messe.

Nous voilà tous en rang deux par deux,  fille  et  garçon, devant la porte de l’église grande ouverte.  Comme toujours, j’étais le dernier, avec ma compagne d’un jour qui s’appelait « ?? » …Une vraie teigne !!… Enfin que faire ? bien content que le curé ait accepté que je fasse la communion !

 La messe du matin n’était pas très longue, mais suffisamment cependant pour avoir très faim. Après la communion, la messe terminée, nous voilà sortis de l’église.

Le soleil était déjà haut et laissait prévoir une belle journée de printemps. Des amis  nous attendaient pour nous conduire chez eux dans le village, afin de prendre le petit déjeuner : un gros bol de chocolat au lait, avec des croissants, denrées rares à l’époque, dans nos familles.

 

Une fois le déjeuner avalé, retour à l'église pour la grand- messe de 10 heures, la grande cérémonie. Sur le parvis et la place, beaucoup de monde : parents, amis, dévots, curieux..... Tous endimanchés et rivalisant d'élégance pour marquer la solennité de l'évènement. 

 

Nous entrons dans l’église, toujours deux par deux, fille et garçon. Nous ne portions plus un manche à balai à la main, mais un vrai cierge, plus ou moins imposant, que nos parents avaient dû payer à Mr le Curé.

 

Arrivés dans le chœur, les garçons allèrent s'asseoir sur un banc à droite, tandis que les filles toutes de blanc vêtues, une couronne de roses blanches sur la tête, se dirigeaient à gauche, nous faisant face. La tradition  propre au village voulait que  les garçons (nous qui sommes faits pour souffrir !!....) portions une couronne d'épines ! Qui avait eu cette idée "de génie "? Nous l'avions confectionnée quelques jours auparavant, pendant la " retraite " avec des pousses d'asperges sauvages, tellement inconfortables et piquantes que nous nous étions plaints au curé : il nous avait répondu que " les épines du Christ étaient autrement blessantes et douloureuses ! " Que dire...... sinon supporter ?

 

La cérémonie fut très longue, avec les grandes orgues et les chœurs, vraiment une belle cérémonie ! L’église était comble, tout se déroula  au mieux comme à la répétition .Monsieur le curé était content, et nous aussi.... Néanmoins, je " languissais " que la messe finisse. A la sortie, encore plus de monde : les gens nous admiraient, nous congratulaient : " Mon Dieu, qu'ils sont beaux ! " Certaines personnes nous le disaient  en provençal : " Moun Diou coumo soun bèou ! ".

 

On prolongea un peu ce moment d'effervescence...... puis, petit à petit, la place se vida et nous redescendîmes à la bastide (la ferme). Une longue table recouverte de belles nappes blanches, était dressée dans la cour, à l'ombre des platanes.

 

On avait embauché pour la journée des femmes du village qui, avec mes tantes, secondèrent ma mère.....La préparation représentait trop de travail pour elle ! Elle n'avait pas eu le temps de tout apprêter. Mon père avait fait tuer un petit veau pour le repas de fête : pauvre petit veau ! J'avais eu beaucoup de peine, car je m'en occupais et allais le voir souvent à l'étable.

 

Après un apéritif à la santé des communiants (verre de limonade pour les enfants), le repas fut copieux, malgré la guerre et la pénurie. Il fut surtout bien arrosé pour les hommes avec le vin fait maison.

 

A la fin du repas, la table débarrassée, nous attendions le dessert avec impatience : les deux grandes pièces montées, préparées par le pâtissier du village : Mr Barbaroux. Au sommet de chacune, une figurine de communiant que j'ai gardée très longtemps en souvenir. Les choux à la crème furent accompagnés de vin mousseux, que mon père fabriquait chaque année à l'époque des vendanges  Le " champagne de Marius ", du prénom de mon père avait une particularité : il ne fallait pas trop remuer la bouteille, sinon à l'ouverture, il ne restait que la moitié ! Il était bon..... Dans le courant de l'hiver, de temps en temps, on entendait comme une petite explosion dans la cave : c'était une bouteille de " champagne " qui explosait !

 

Puis arrivait l'heure des vêpres : il fallait quitter la table et remonter au village. Cela cassait un peu la fête.....

 

Les vêpres étaient  interminables : assis, debout.....chants et prières… en faisant le tour de l'église .....

 

 A côté de moi, la fameuse compagne d'un jour, la "teigne". Pendant la cérémonie, alors que nous étions assis, je regarde à ma gauche et remarque le bout de son voile : il me vient une idée ! Je le prends délicatement  et  le coince sous ma fesse gauche en attendant le moment où le chargé de cérémonie nous fera signe de nous lever…Elle se dresse une seconde avant moi, le voile coincé entraînant infailliblement  la couronne de roses  qu'elle rattrapa de justesse sur le côté ! On aurait dit qu'elle avait bu un verre de trop ! " Elle me jeta un regard terrible, plus un grand coup de coude dans les côtes, prête à me griffer en me disant : " Imbécile !" Tous les petits riaient..... Également les grandes personnes assises sur les bancs derrière.  (Faut dire qu'elle avait un drôle de " look ") sauf sa mère qui n'était pas du tout contente. Elle m'en a toujours voulu : en soixante ans, elle ne m'a pas adressé deux fois la parole !..... Ce n'était pas méchant !... je vous l'ai dit : c'était une " teigne " !  Aujourd’hui, elle est  toujours une  " vieille teigne "......

 

Enfin l’apothéose, lorsque tous les communiants vont  offrir devant l’autel leur couronne à la Vierge Marie, en chantant : (Prends ma couronne, je te la donne......) C'est un moment inoubliable de ma communion solennelle.

 

Le soir, la maison se vida peu à peu… Certains parents rentrèrent chez eux, soit par l’autocar d’Aix Marseille, ou par le train, en gare de Gardanne, car les voitures étaient rares (Mon père était un privilégié : Il avait une camionnette qui marchait au gazogène !) Ils étaient tous partis comme le veut la coutume, avec un petit sachet de dragées.

 

Le dimanche qui suivit, encore habillés en communiants selon le rituel, nous assistâmes à la messe à la chapelle St Jean de Mélissane, qui se trouve au bord de la route de Gardanne à Trets.

 

Il est de tradition, dans la région de Marseille, que tous les communiants  se rendent en pèlerinage à la Vierge de la Garde, « notre bonne Mère, à nous les Provençaux » Du haut de l’esplanade ,une superbe vue panoramique sur la ville de Marseille : au nord, la chaîne de l’Etoile ;  à l’est, les collines de Marcel Pagnol ; côté ouest la rade, le vieux port, et vers le sud, les îles de Pomêgues, le Frioul, le château d’If, et la mer qui se confond avec notre ciel bleu de Provence.....

 

La Vierge est tournée vers la mer, car elle la protectrice des marins et des pêcheurs. Une « légende » dit, qu’en l’an 1720 lors de la peste noire qui fit un ravage dans la population, les Marseillais la tournèrent vers la ville : dans la nuit qui suivit, elle se retourna vers la mer !( Histoire marseillaise, une de plus !! ) 

 

Avec Noël, nous sommes allés quelquefois encore à la messe le dimanche matin, au patronage le jeudi, mais pas longtemps....Fini le catéchisme, le Curé, tante « Pouic » et tout le reste.... Cependant ma mère, qui était très croyante, mais pas pratiquante, avait une adoration pour la Vierge : c’était une fille d’Italie du sud.( Naples adore la Madone avant tout.) J’ai toujours vu chez nous un autel dédié à la Vierge et toujours fleuri. Ma mère nous a tous élevés dans le respect de la Vierge Marie ; un exemple : lorsqu’elle voulait savoir si nous disions un mensonge sur une chose importante, elle nous disait simplement  « Jure- le sur la Ste Vierge ! » ; alors là, elle ne plaisantait pas. Il nous fallait dire la vérité. Ce respect et cette croyance me sont restés.

 

Je ne vais pas à l’église, sauf pour les occasions exceptionnelles : les baptêmes, mariages et décès (quelquefois à la messe de minuit). Les années passant, je croyais en quelque chose de supérieur à nous les humains, sans plus…

 

A l’âge de cinquante ans, une période très dure de ma vie, j’ai  découvert la foi : j’ai demandé protection à la Sainte Vierge et elle m’a entendu… Je lui avais promis d’ériger un oratoire de mes mains : je l’ai construit par la suite, avec peine, en remerciement.

 

Voilà comment se déroulaient les communions solennelles dans les années quarante. Le temps a passé, les coutumes ont changé, mais les beaux souvenirs sont restés dans nos mémoires…

 

DM

 
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