La Jument et l'Indien
J’avais douze ans, mon père acheta pour la
somme 200 nf une belle jument de courses
demi-sang, à un capitaine de l’armée
Italienne en garnison dans notre village.
Nous étions au début de la guerre sous
l’occupation des soldats Italiens.
La jument s’appelait (Nine), elle était
fine, élancée très haute sur pattes,
comparée aux deux chevaux de traits que nous
avions. Elle avait une robe marron foncé,
une longue queue noire un triangle blanc au
niveau du front et une superbe crinière que
je m’amusais à tresser pour qu'elle frise.
Elle était originaire d'Albanie.
Le premier jour de son arrivée chez nous,
nous avions tous peur d’elle : lorsqu’une
personne s’approchait elle baissait les
oreilles et montrait les dents. Elle était,
d’après mon père, grimacière. Mes deux
frères aînés ne voulaient pas lui donner sa
nourriture nous, les deux plus petits non
plus. Seul mon père qui avait l’habitude des
chevaux n’avait pas peur. Après quelques
jours nous nous sommes aperçus qu’elle était
très brave, mais elle baissait toujours les
oreilles à l’approche d’une personne.
Lorsqu’elle fut familiarisée, mon père
décida de l'atteler avec précaution pour ne
pas lui faire peur, à une charrette légère.
Elle n'eut pas de mauvais réflexes, elle
supporta tout sans la moindre rébellion.
Plus tard il l’attela à une petite charrue,
elle eut le même comportement, elle
travaillait autant que les autres chevaux ;
mais ! Elle avait le mors très sensible, il
fallait manipuler les raines avec précaution
pour ne pas l’affoler, ni la blesser.
Spécialement pour elle mon père avait fait
fabriquer par le charron du village un joli
boguet rouge et noir très souple.
Elle était magnifique. Pour ne pas glisser
sur la route ses quatre fers étaient garnis
d’une bande de caoutchouc. Sitôt attelée au
boguet elle partait au trot, jamais au
galop. Elle était connue dans toute la
région, on la voyait partout car il faut
vous dire qu'à cette époque il n'y avait pas
de voitures sur les routes. Nous allions à
Aix en Provence à dix kilomètres de la
ferme. Au bas du cours Mirabeau il y avait
des calèches à chevaux à la place des taxis
d’aujourd’hui. Je me souviens d’un gros
monsieur propriétaire d'une calèche, il
demanda plusieurs fois à mon père de la lui
vendre. Mon père a toujours refusé.
Cette jument aimait à être montée, il
m'arrivait de caracoler sans selle juste
avec la bride, comme les Indiens. Mon père
n'a jamais voulu acheter une selle, je
profitais souvent de ce qu’il n’était pas à
la ferme pour monter Nine. Je lui passais
une bride et la sortais de l’écurie, mais
j'étais trop petit pour me hisser sur son
dos, alors j’utilisais une caisse à vendange
en guise d’escabeau. Elle comprenait que
nous allions courir, cela lui plaisait. De
la pointe d’un de ses sabots elle frappait
le sol en signe d’impatience.
Une fois sur son dos, j'avais tout juste le
temps de prendre les rênes de la main droite
et de m’agripper à sa crinière de la main
gauche, elle partait au trot, mais sans
selle il est impossible de tenir bien
longtemps, alors une petite tape sur son
cou, ou un léger coup de talons contre ses
flancs, nous partions au grand galop. Je me
tenais bien sur l’avant, juste derrière le
garrot, je serrais mes petites jambes nues
autour de ses flancs : nous traversions tous
les champs incultes au grand galop. J’avais
quelque peine à tenir je me cramponnais,
nous prenions des petits chemins, nous
étions heureux, sa crinière venait me frôler
le visage. J’avais du plaisir à entendre le
bruit de ses sabots qui claquaient sur la
terre, mais le soir j’avais mal aux
fesses. !
Un vieux monsieur qui habitait la Bastide de
Marlusse, nous regardait souvent courir. Un
jour il nous vit lancés au grand galop le
long d’un chemin. Ce vieux monsieur était,
M. Auburtin un cavalier en retraite. Il
était grand mince, immense pour moi qui
étais petit, il avait un air autoritaire,
nous les enfants avions peur de lui.
Quelques jours plus tard alors que j’allais
le croiser sur le chemin, je marquai un
temps d’arrêt, mais il était trop tard pour
faire demi-tour. Il me fit signe avec sa
cravache et me dit : " Approche un peu
ici toi ! " J’approchai lentement, mes
jambes tremblaient : " Viens ! N’ai pas
peur, approche ! " Je le saluai d’un
" bonjour monsieur " Avec un signe de tête
en ôtant mon béret que je tortillais de peur
entre mes mains, derrière mon dos.
Du bout de sa cravache, il me frappa
légèrement sur l’épaule gauche, comme pour
me faire chevalier de la légion d’honneur,
il me dit d’une voix sèche en tournant un
bout de sa moustache entre ses doits : " Dit
moi l’Indien ! C’est toi qui montais la
jument l'autre jour sur le chemin du bas ! "
Je ne savais que dire de crainte qu’il me
gronde et qu’il le dise à mon père. Je lui
répondis : " Non monsieur ce n’était pas
moi, c’était mon frère Noël ! " En froncent
les sourcils il me répondit :
" J’avais cru te reconnaître, mais ma vue
baisse ! " puis il continua : " Et bien ! Tu
féliciteras ton frère pour moi, car pour
monter un cheval sans selle au grand galop
comme il le fait, c’est digne d'un indien !
Il aurait fait un bon soldat dans la
cavalerie, crois moi je m’y connais, un
grand bravo pour ton frère ! ".
Je me dis « Zut et Zut ! » Pour une fois
que tu aurais pu recevoir un compliment, pas
de chance ! Non vraiment pas de chance….
Pendant longtemps nous avons fait des
chevauchées au grand galop avec Nine je
crois que mon père était au courant.
Vécu 1945