Le Garde Fédéral

 

 

Depuis mon enfance, j’aimais la chasse. La veille de l’ouverture, je regardais mon père et mon frère aîné préparer les cartouches pour le lendemain Nous nous réunissions tous autour de la grande table. Des quatre frères, nous n’étions que deux à aimer la chasse : Marius mon frère aîné, et moi Marcel.

 

Les douilles vides neuves étaient alignées sur la table, dix par dix. Dans un bol, mon père versait la poudre (T) ; dans un autre bol, le plomb, en principe du n° 6 ou 8, pour les lapins et perdreaux. Pour verser la poudre « T » dans la douille, il utilisait une chargette réglable : une fois réglée à deux grammes vingt, le chargement commençait. Il remplissait la chargette avec précaution, faisant comme une rasée au -dessus pour faire tomber le surplus, ce qui garantissait toujours la même charge. Mon frère mettait dans la douille un carton blanc, qu’il faisait descendre lentement jusque sur la poudre,« sans la compresser » à l’aide d’un bourroir en bois. Par dessus le carton, il plaçait une bourre « grasse... Primordial la bourre grasse ! » Ensuite, mon père ajoutait les trente-deux grammes de plombs, puis un autre carton blanc. Restait à faire le sertissage : c’est  à ce moment- là que j’entrais dans la fabrication. J’avais déjà fixé la sertisseuse sur le rebord de la table : c’était un travail délicat ; mon père me surveillait. Une fois les cartouches serties, il ne restait plus qu’à marquer le numéro du plomb sur le carton blanc ; ensuite, je les plaçais dans la cartouchière de mon père et elle était prête pour le lendemain. En bout de la cartouchière, il y avait toujours deux cartouches de chevrotines, 12 ou 21 grains, pour le gros gibier !?…

Mon père et mon frère avaient chacun un fusil juxtaposé de calibre 12 Amerles. Celui de mon père était tout neuf : en 1939, il l’avait fait venir directement de la fabrique « Manufacture de St Etienne », ouverture Amerles triple verrou, éprouvé à 900 kilos. Un très beau fusil pour l’époque ! Celui de mon frère Marius était plus ancien : un fusil à percussion centrale « à chiens », ouverture par-dessous, mais il était en bon état.

En 1940, à la déclaration de la guerre, un arrêté préfectoral avait ordonné à tous les détenteurs d’armes de toutes catégories (même de chasse), de les déposer à la mairie du village. En mairie, le nom des chasseurs était connu   et  mon père  remit, comme tous les  autres, une vieille pétoire, un vieux fusil à chiens qui ne tirait que de la poudre noire, mais qui avait une certaine valeur, (souvent sentimentale) : soit il venait de leur père ou avait une histoire ! Certains, par peur de représailles,  apportèrent de belles armes, des chefs-d’œuvre d’arquebuserie, qu’ils n’ont plus retrouvés à la libération. Quelqu'un s’étai servi ? Qui ? Mystère !.... Cela a longtemps fait parler les chasseurs et les gens du village.

Dans la crainte de devoir déposer son beau fusil à la Mairie, ainsi que celui de mon frère Marius, comme bien d'autres chasseurs, mon père décida, un jour que nous n'étions pas à la maison, de les dissimuler dans l'étable sous le plancher, au- dessus de la porte, cachette pratiquement introuvable. Il avait pris soin de les glisser dans un tuyau de poêle, l'intérieur des canons bourré de graisse, le tout bien ficelé, enveloppé de vieux draps : le " Ferblantier " du village avait soudé à l'étain un couvercle à chaque extrémité, le tour était joué. Ils sont restés cinq ans à l'abri dans l'étable, nous ne l'avons su que quelques jours après la libération.

La veille de l’ouverture de la chasse, tout était prêt pour le lendemain. Je revois les deux fusils accrochés à l’espagnolette de la fenêtre de la cuisine, avec les deux cartouchières et les deux carniers ; celui de mon frère était une simple musette en toile bleue.

Le matin de l’ouverture, ils partaient très tôt. J’étais encore couché, j’entendais les clochettes et les aboiements des deux chiens courants que nous avions : Boby et Mirka. De la fenêtre de ma chambre, je les regardais partir sur le chemin qui monte vers la colline, cette colline  que j’arpentais  tant de fois pour aller à l’école. J’aurais bien aimé les accompagner, mais le jour de l’ouverture, en principe, les enfants restent à la maison. Mon père me disait :" il y a trop de chasseurs dans la colline, c’est dangereux pour toi !" Dommage ! Après l’ouverture, souvent j’accompagnais mon père ou mon frère ; ils me faisaient porter le carnier, mais il fallait que je sois toujours en retrait, à quelques pas derrière, par mesure de sécurité. Mon père n’était pas un bon chasseur ;  par contre, mon frère  était  très adroit.. Il me tardait d’avoir seize ans pour prendre le permis, « avec, bien sûr le consentement de mon père, » afin d'aller chasser avec eux. 

Nous avions un vieux fusil à un coup, de marque « Gras », qui datait de la guerre de 1870 ; il avait été transformé en calibre 24 et servait surtout pour la chasse aux grives, ou aux petits oiseaux.

A partir du premier octobre, la chasse au poste était autorisée. Elle consistait à se mettre à l’affût dans une cabane fixe en bois, à une dizaine de mètres d’un bel arbre, un amandier de préférence. On devait être en place au lever du jour. Accrochées à des clous plantés contre l’arbre, les cages d'appelants ; plusieurs de la même espèce : Pinsons, Linots, Verdiers, et bien d’autres... Sur chaque cage, le chasseur mettait un peu d’herbe sèche afin de ne pas faire peur aux oiseaux. Lorsqu’un oiseau passait, l’appelant chantait : il se posait sur l’arbre et c’était la fin de son voyage, pauvre bête ! Que de cruauté ! Les jours de grand passage, il en mourait ainsi deux ou trois douzaines par matinée ; vers les onze heures, le passage était terminé, le massacre aussi. Les  «braconniers», de nos jours, attrapent les Rouges-Gorges « Rigaous », sur le versant  nord des collines de Pagnol.

Ou dans les vallons de « Manon des Sources » Au début octobre, ils calent des centaines de pièges, confectionnés spécialement pour les petits oiseaux. Le Rouge-gorge est de nature très curieux. Une fois la pose terminée, le braconnier repart du premier piège posé, et ramasse les dizaines de «Rigaous », pour les revendre assez cher la douzaine ! De nos jours, la répression est très chère aussi. et la surveillance par les gardes de la fédération de chasse, très stricte. Enfin à chacun sa passion !

En cachette de mon père, je prenais le calibre 24, le fameux fusil « gras ». Je me faisais des cartouches avec des vieilles douilles qui avaient servi plusieurs fois ; je les récupérais en faisant attention de ne pas me faire prendre par mon père ; ensuite je prenais la poudre qui était dans les balles des fusils allemands «Mauser ». Mon frère Marius en avait récupéré des caisses pleines. Je faisais un mélange à ma façon : du sucre, du salpêtre, et un peu d’écorce de pins, une véritable «alchimie » ! La bourre était remplacée par du papier journal. Le tout bien souvent ne fonctionnait pas. Il arrivait que le recul me fasse mal à l’épaule, ou à la joue ; d’autres fois le coup partait, il faisait un petit bruit, comme un « Paf !» : les plombs roulaient dans le canon, ils me tombaient presque sur les chaussures ; cela aurait pu être très dangereux pour moi !...

Début Octobre juste avant les labours, les paysans mettaient dans les champs des tas de fumier, sur lesquels se perchaient " les culs blancs " (une espèce d'oiseaux dont le dessous de la que est blanc).

Ils étaient très apprécies des mangeurs de brochettes. Pour en approcher un, il me fallait souvent ramper dans les herbes comme les Indiens ; la plupart du temps je retournais bredouille à la maison ; ils étaient plus malins que moi. Nous avions un voisin de campagne qui avait un poste à feu à deux cents mètres environ du poste de mon père.

Le propriétaire était un vieux jaloux, que tout le monde connaissait au village pour sa jalousie. Nous l’appelions « Cagugneu ». Il avait un magnifique amandier planté dans sa vigne. Son poste était situé à quelques mètres d’une haie de chênes blancs, en provençal une « Ribe ». Les oiseaux avant de se poser sur son amandier, se posaient bien souvent sur les chênes. Un jour, je fis le tour de la « ribe » pour faire peur aux oiseaux, afin qu'ils se sauvent et qu'ils aillent se poser sur l'arbre de mon père.

Quelquefois, je ne passais pas très loin de son poste avec le fusil. Il savait très bien que je n’avais pas de permis de chasse (je n’avais que quinze ans), l’âge du permis étant seize ans. Je tournais toujours autour de la ferme dans un rayon de deux cents mètres, pour ne pas me faire attraper par le garde- chasse de la commune. Suzanne un vieux garde dit le «Caillou ». Le vieux « Cagugneu » avait averti le garde que je chassais sans permis, mais comme il connaissait bien mon père il n’osa jamais venir me verbaliser.

Un dimanche après midi du 7 Janvier 1946, jour de la fermeture de la chasse, mon père était couché tandis que mes frères étaient partis au cinéma du village. Le fusil de mon père était accroché derrière la grosse porte d’entrée, avec la cartouchière. Je dis à ma mère :

<< Maman ! Je vais faire un tour avec le fusil de papa !

---- Tu sais que papa ne veut pas que tu touches à son fusil !

---- Mais maman ! C’est juste pour faire un tour !

---- Bon ça va, mais que ton père ne le sache pas surtout !

----  Tu ne le lui diras pas !

---- Non ! Mais fais bien attention".

J’étais content d’avoir le beau et gros fusil de mon père. J’étais fier avec la grosse cartouchière autour du ventre, comme les vrais chasseurs, " bien qu'elle soit un peu grande pour ma taille ! ". J’avais aperçu le matin dans la vigne de « Cagugne » un grand vol d’oiseaux ; c’étaient des linots. Au mois de janvier, ils se rassemblent par vol : il y en avait une centaine. Ils s’envolaient.... ils se posaient.... : je charge le fusil avec deux cartouches de petits plombs ; je m’accroupis sur le bord de la vigne et j’attends sans bouger qu’ils me passent sur la tête ; les voilà à portée de fusil : pan ! pan ! je tire les deux coups.   Un seul oiseau tombe à quelques mètres devant moi, mais le vol tournait toujours.... je restai là, accroupi.

Le soleil était au couchant. Tout à coup, je vois devant moi une ombre géante. Je me retourne, mais le soleil m’éblouissait. Je me mets debout, j’avais devant moi une espèce de géant que je ne connaissais pas : je ne l’avais jamais vu. Il portait un béret basque, un costume kaki, une ceinture avec un étui d’où sortait une crosse de pistolet. Il me dit :

<<Alors jeune homme ? Ça marche la chasse ?

--- Je lui réponds  oui !" Timidement. J’avais compris qu'il s'agissait      du  « garde fédéral ». Et il me dit :

--- Je suis le garde ! Va ramasser l’oiseau que tu viens de tuer.

Je vais le ramasser, pas de chance ! C’était un Chardonneret, le   seul oiseau qu'il était défendu de tuer.

----Tu sais, qu’il est interdit de tuer les chardonnerets ? " Tu as ton permis de chasse mon garçon ?

--- Oui ! Mais je l’ai oublié à la maison.

---Ah bon ! " Tu habites où ?

---A la Barque, un hameau, à deux kilomètres environ et qui fait partie du village.

---Comment t’appelles-tu ?" Je ne savais plus que répondre, je ne voulais pas donner mon nom … je paniquais ;;; je lui donne un nom, le premier qui me passa dans la tête

--- Poussel, Mr Poussel était un homme qui habitait à « la Barque » et que nous connaissions très bien, surtout mon père. Le garde Fédéral me dit. :

--- Bon ! Et bien ! Tu vas me donner le fusil et la cartouchière, et tu vas chez toi chercher le permis ! Moi je t‘attends ici.

Il savait très bien que je ne m’appelais pas Poussel, que je n’habitais pas le Hameau de La Barque. Il connaissait mon nom et savait que j’habitais à deux cents mètres de la vigne.  Mon père l’avait su plus tard / c’était « Cagugne » le jaloux qui s’était plaint au garde-chasse Suzanne dit le « Caillou ». Mais comme Suzanne connaissait bien mon père, il n’eut pas le courage de venir me voir, ou de le  lui dire. Il envoya le garde fédéral qui avait  une grande renommée de « Chasseur de têtes », dans la région : il s’appelait « Baille ».

Il me demanda de lui remettre le fusil et la cartouchière. J'étais angoissé. Je craignais la réaction violente de mon père… je ne savais plus, j’avais très peur. Je vais à la maison, je rentre dans la cuisine. Mon père était toujours couché : j’étais un peu soulagé. Je revois ma mère en train de faire la vaisselle : elle se retourne et lit sur mon visage que quelque chose n’allait pas. Elle me dit :

          <<Tu as fait une bêtise ?         

          ---- Oui !

         ---- Quoi ?... Dis-moi....,                                                                              

         ---- Il y a un homme dans la vigne qui veut te voir !

         ---- Quel homme ?

         ---- Un garde -chasse. Il m’à pris le fusil de papa !, et il veut te  voir !

         Ma mère a toujours eu peur des gendarmes, ou de la police. Sitôt qu’elle voyait un képi venir à la maison, elle s'imaginait toujours qu’un de nous avait fait une bêtise.

Nous voilà sortis de la maison. Elle me demande où se trouve le garde chasse : je lui montre du doigt la vigne de « Cagugne ».

Elle me demande de la suivre, mais je pars en courant me cacher contre un mur sur le côté de la ferme. De là je pouvais les voir dans la vigne.

Le garde faisait de grands gestes : il lui raconta que je lui avais donné un faux nom, que je n’avais pas de permis de chasse et que j’avais tué un chardonneret,  une espèce protégée. Il ajouta : "En plus, il m’a pris pour un imbécile ! "

Au bout d’un moment de discussions ma mère mit ses mains en porte -voix et m’appela plusieurs fois : elle se doutait que j’étais caché quelque part autour de la maison :

---- " Marcel !, Marcel !",

----  Oui !

----  Viens le Monsieur veut te voir !, il te donne deux gifles et ne  te verbalise pas!

----  Quoi ? Deux gifles ? Je me disais

                    ----  Avec les mains qu’il a, il va me retourner la tête! I

         Ils discutèrent encore un moment. Je vis ma mère revenir avec le fusil dans une main et la cartouchière dans l’autre : j’étais content et rassuré de voir le fusil de mon père.

A son retour, ma mère me reprocha : " Pourquoi n’es tu pas venu ? tu es content maintenant ? Il va faire partir le procès-verbal ; nous aurons une forte amende à payer." A notre retour, mon père était assis dans la cuisine Ma mère lui raconta l’histoire. J’avais peur de sa réaction ; je m’attendais au pire,  mais il était malade. Il me fit la morale, et me dit : " Si tu me fais sortir de l’argent pour payer le procès, tu auras affaire à moi ". Je baissai la tête, et je fixai le carrelage sans répondre pour ne pas déclencher les foudres !.... de mon père.

Quand mes frères arrivèrent, et qu'ils apprirent l’histoire, ils ne purent s'empêcher de se moquer de moi. Ils m’appelaient " Mr Poussel " ou " le braconnier ". Les jours et les mois passèrent ; plus personne à la maison ne parlait du procès-verbal.

Un matin du mois d’Août, le facteur apporte une lettre : ma mère l’ouvrit ; je vois qu’elle change de visage, elle me regarde et me dit : "C’est une convocation pour se rendre à la fédération des chasseurs à Aix en Provence." Mon père à table me répète ce qu’il m’avait dit quelques mois auparavant.

Le jour de la convocation arriva : nous voilà partis avec l’autocar d’Aix en Provence. Le long du trajet, ma mère me répéta plusieurs fois les mêmes recommandations : " Surtout sois poli ! Oui Monsieur… non Monsieur… tu as bien compris ? "

A Aix " Le président de la fédération des chasseurs des Bouches du Rhône " avait l’air plutôt gentil. Il commence par lire le procès-verbal, et me dit : " C’est grave ce que tu as fait : pas de permis ; un faux nom ; tu tues un oiseau d’une espèce protégée..."

 Je ne le regardais pas ; je tortillais mes doigts ; j’étais rouge ; je sentais le sang me monter à la tête.....

Ma mère lui expliqua que j’avais la passion de la chasse et que j’avais pris le fusil en cachette. Elle lui demanda plusieurs fois : " Mais monsieur, combien cela va nous coûter ? " 

Je pensais à mon père au retour à la maison…Finalement, il me dit : " Jeune homme ! Tu vois cette fiche de couleur rose ?... Je la garde. Je vois que tu as eu seize ans le dix neuf Janvier, que tu as l’âge de prendre le permis de chasse.... Si tu te fais verbaliser encore une fois, tes parents devront payer les deux procès-verbaux...... Et toi, tu risques de passer en correctionnelle. Mais je suis sûr que tes parents te prendront le permis "

          Ma mère lui redemanda encore une fois combien cela allait coûter. Il lui répondit : " Seulement quatre-vingts francs pour les timbres ! " Avec un petit sourire aux lèvres, Ouf ! J’étais soulagé, ma mère aussi. A notre retour à la maison, mon père demanda aussitôt :

Alors ? Combien cela va coûter ?

---- Rien ! Il lui a simplement recommandé de ne plus se faire             prendre sans permis ! répondit ma mère, un sourire en coin.

          ---- Tu l’as échappé belle !..... me dit mon père !

Le mois suivant, mon père me prit mon premier permis de chasse. Je fis ma première ouverture avec mon frère Marius, dans cette colline que j’avais traversée tant de fois pour aller à l’école avec  Noël. Je connaissais tous les sentiers, les buissons les arbres... Que de souvenirs courent dans cette colline !

Quelques temps plus tard, mon père voit descendre sur le chemin en direction de notre ferme, le garde-chasse Suzanne « dit le Caillou ». Une portion du chemin était privée, mais jamais mon père n'avait empêché quelqu'un de passer: Des chasseurs du village venaient chasser dans la plaine et laissaient leur bicyclette, ou leur moto contre un platane dans la cour. Souvent, ils buvaient le pastis avec mon père avant de repartir, mais ce jour- là Marius « mon père » avait une revanche à prendre : il s’avança jusqu’à la limite du chemin. Il y eut une grande discussion entre lui et le garde. A la fin, il lui dit : « Si je te vois descendre une seule fois le chemin, ce n’est pas le fédéral que je t’envoie, mais 32 grammes de plombs dans les fesses ! Tu as bien compris ? » Le garde fit demi tour, nous ne l’avons jamais plus revu dans le coin. Bravo Papa !

Les années passèrent, J’ai pris en tout quarante-deux permis de chasse. J’étais devenu un bon chasseur, à l’école de mon frère Marius. J’ai fini mes années en chassant uniquement la Bécasse, « Scolopax-Rusticola » cet oiseau mystérieux.

Un jour, après une grave et longue maladie où j’ai failli perdre la vie, je suis allé faire un tour à la chasse avec mon petit copain Rocky, au côté de ma maison.

Il me fit sortir d’un roncier un lapin, qui traversa un champ de luzerne : il était immanquable. Je le prends dans la ligne de mire du fusil, mais je lis dans son œil noir apeuré comme une prière. J’ai ressenti de la pitié, et une voix qui me disait : " Ne tire pas !!, tu vas lui faire du mal ! "

Je baissai le fusil, et le regardai courir. J’étais heureux... je suis resté là un moment, puis j'ai ouvert le fusil pour extraire les deux cartouches, et j'ai dit à voix haute, à mon compagnon : « Allez Rocky, viens c’et fini !, Pépé ne chasse plus ! ».

Je ne voulais plus enlever la vie. J’avais suffisamment fait de carnage par- mi les animaux dans ma vie de chasseur. Si un jour vous avez l’occasion de voir, un matin de bonne heure, ou le soir à la tombée de la nuit, un lapin assis sur son derrière, les oreilles droites pour écouter des bruits, vous comprendrez pourquoi j'ai choisi de ne plus chasser.

 

Récit vécu 1946.

Fuveau – 2001.

 
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