Le Bord de
l’Arc
De notre
village, le bord de mer se trouve à trente
kilomètres environ : Marseille plage, Cassis,
Carry-le-Rouet, ou l'étang de Berre. Dans ma
jeunesse il nous était impossible d'y aller faute de
moyen de locomotion. Nous étions au début des années
40 en période de guerre, mais en "zone libre" où il
ne se passait pas grand chose.
Avec mes
frères nous étions des privilégiés par rapport aux
autres copains du village, car nous avions de la
famille qui habitait Fréjus plage : une sœur de ma
mère tante « Nénette ».Mon oncle Jean, était mon
parrain, il était employé à la gare
SNCF de
Saint-Raphaël.
A la période des
grandes vacances mes parents nous envoyaient avec
mon frère Noël, passer environ un mois chez eux. Il
y avait là mes cousins Louis et Fernand, et mes
cousines Flavie et Josette.
Fréjus plage
était alors un immense marécage où poussaient des
joncs et des roseaux, qui servaient d’abri à
quelques gibiers d'eau, et surtout à une multitude
de moustiques et autres bestioles nuisibles. On
trouvait quelques rares habitations çà et là.
Tous les
après-midi vers les quatre heures, pas avant pour ne
pas couper la digestion, ma tante nous emmenait à la
plage. Nous marchions tous en file indienne derrière
mon cousin Louis qui était le plus âgé de nous tous.
Ma tante Nénette fermait la marche. La plage était
belle, immense : elle allait de Fréjus jusqu’à Saint
Raphaël. La semaine il n’y avait pratiquement
personne, les rares baigneurs se trouvaient plutôt
vers St Raphaël, sur la route parallèle à la plage
où passaient quelques rares voitures.
A cette époque
il n’y avait ni paillote ni plage privée. On voyait
des pêcheurs à la ligne, au large quelques petites
barques. Un après midi je vis pour la première fois
un hydravion amerrir : nous fûmes ébahis de voir cet
engin se poser sur l’eau comme un énorme oiseau. Un
autre jour je vis à l'horizon une fumée noire comme
s'il y avait un feu sur la mer. Je dis à ma tante :
« Regarde ! Il y a un feu sur la mer ! » - « Non,
c’est un bateau qui arrive ! » Répondit-elle. Je me
disais en moi même : « Moi, je vois de la fumée pas
un bateau ! ». Un petit moment après je vis
apparaître un gros bateau qui se dirigeait vers la
côte. C'est à cet instant que je me suis rappelé la
leçon que le maître d'école nous avait faite : cela
prouvait bien que la terre était ronde !
Pour nous
amuser dans l'eau nous avions une vieille chambre à
air de voiture pleine de rustines. A tour de rôle,
nous essayions d'apprendre à nager en l'utilisant.
La plage était en pente douce, ce qui nous
permettait d’avoir pied assez loin du rivage. Nous
étions, bien sûr, sous la haute surveillance de ma
tante. Après avoir pris plusieurs bains, nous
commencions à trembler de froid. Nos lèvres
devenaient toutes violettes, alors ma tante nous
faisait sortir de l'eau, nous donnait le goûter
qu’elle avait préparé pour tout le monde avant de
partir, toujours le même : une bonne portion de
pain, fourré de tranches de tomate arrosées d'huile
d’olive : le fameux "pan bagnat" que les touristes,
aujourd’hui, s’arrachent à un prix fou.
Après avoir
goûté, il nous était interdit de reprendre un bain,
toujours pour ne pas entraver la digestion. Nous
restions encore un bon moment à faire des jeux ou
des châteaux de sable. Nous passions ainsi tout
l’après-midi, puis venait l’heure de rentrer à la
maison par le sentier qui bordait les marécages.
Chez ma tante,
il n’y avait pas l’électricité. Le soir, il ne
fallait surtout pas allumer de lampe à pétrole, à
cause des moustiques : la moindre lumière les
faisait arriver par milliers. Devant la maison, mon
oncle faisait un feu sur lequel il jetait de l'herbe
fraîche pour faire de la fumée, et ainsi les
éloigner. J’ai gardé de bons souvenirs de cette
époque, chez mon parrain, tonton Jean et tante
Nénette.
De retour à la
bastide, il nous restait un grand bassin d’arrosage
en guise de mer et de plage de sable fin...Mais nous
étions des privilégiés car ce bassin faisait usage
de piscine : c’est là que nous les quatre frères
avons appris à nager. Il était rempli par une eau
qui venait de très loin, du quartier de la potasse
par une galerie construite par les anciens, qui de
nos jours ne sert plus à rien. Ce bassin n’était pas
rempli tous les jours, l’eau avait le temps de se
réchauffer au soleil. L’été, presque tous les midis
et surtout le soir après une dure journée de
travail, nous prenions un bon bain. Nous en
profitions pour faire notre toilette, surtout au
moment des moissons. Nous n’avions pas de savonnette
parfumée, ni de shampooing, mais une grosse pièce de
savon de Marseille, celui qui piquait les yeux !
Autour de ce
bassin voletaient toutes sortes de bestioles : des
libellules que nous appelions des « demoiselles »;
il y en avait de toutes les couleurs, avec leurs
ailes comme de la soie. Et aussi une multitude de
papillons de toutes tailles, des multicolores aux
formes variées qui n’existent plus de nos jours. Des
grenouilles vertes « rainettes » faisaient concert
toute la nuit : elles chantaient en chorale avec les
grillons et les courtilières, accompagnées par le
hululement des chouettes. Le soir, nous nous
endormions bercés par cette musique que nous offrait
la nature. J’aimerais bien la réentendre
aujourd’hui…
L'été, en
période d'arrosage le bassin était plus ou moins
plein. Cela ne nous empêchait pas de prendre le
bain. Toute la journée, hirondelles et martinets
venaient boire en descendant en rase motte ; notre
présence ne les empêchait pas de faire leurs
écolages. Lorsque le niveau du bassin était au plus
bas, il arrivait que l'une d'elles soit prise de
court et ne puisse reprendre de l’altitude : elle
allait frapper contre le mur du bassin, qui souvent
mourait noyée. Avec mon frère Noël, nous en avons
sauvé plusieurs : lorsqu'elles étaient encore en
vie, mais incapables de reprendre leur vol nous les
prenions, les essuyions le mieux possible, les
déposions sur un bout de vieux tricot de laine dans
une boîte à chaussures que nous avions au préalable
percée de quelques trous pour qu'elles puissent
avoir de l’air. Souvent, le lendemain elles avaient
repris de la vigueur. Alors nous étions heureux de
les relâcher : nous les regardions reprendre leur
vol, et nous estimions avoir fait une bonne action…
A l'époque, au
village, il n'y avait rien pour prendre un bain ou
apprendre à nager. Les piscines n’existaient pas et
la mer était trop loin. Mais à environ trois
kilomètres il y avait l'Arc, rivière qui prend sa
source dans le département du Var, non loin du
village de Pour cieux, et qui serpente ensuite entre
la montagne Sainte Victoire et le mont Olympe
traverse le pays d’Aix en Provence pour aller finir
sa course dans l’étang de Berre.
A l’époque des
Romains, en l’an 101 av. J.C, un consul nommé Marius
Caius attendit pendant plus de deux ans, dans la
vallée de l’Arc, des hordes de barbares : les
Teutons et les Cimbres venus du nord-est de
l’Europe, qui pillaient tout sur leur passage....Une
terrible bataille s’ensuivit dans la vallée de l’Arc
: dans la plaine de Trets - St Maximin il y eut
tellement de morts, d’après l’histoire (ou la
légende ) que l’eau de la rivière fut toute teintée
de rouge du sang versé : les Romains tuèrent tout le
monde : hommes, femmes et enfants, même les chiens ;
un véritable carnage...Toujours d’après la légende
le village de Pourrières, qui se trouve à proximité
de la voie Aurélienne actuelle (N.7), porterait ce
nom à cause de l’odeur pestilentielle des cadavres
que Caius Marius avait laissés sans sépulture dans
la plaine.
Il paraît que
pendant plusieurs années, les paysans de Pourrières
se servirent des ossements (tibias et fémurs) comme
tuteurs pour la vigne … Il reste au bord de la
rivière aux environs de la ferme dite la Grande
Pugère, (qui au début du siècle dernier était encore
un relais de poste) une borne romaine point de halte
des légions qui s’arrêtaient de préférence à
proximité d’un point d’eau tous les 40 kilomètres
environ. Il paraît que dans les temps anciens l’Arc
était navigable….
Il est possible
que les paysans de l’époque aient transporté sur des
barques à fond plat une partie de leurs récoltes par
voie fluviale vers Aix-en-Provence. Il existe en
France un droit de passage le long des rivières pour
que les hommes ou les chevaux puissent haler les
bateaux. Alors pourquoi pas au bord de l’Arc ? Sur
la commune de Fuveau l’Arc s’étend sur une longueur
d’environ cinq kilomètres. Entre la commune de
Rousset s/Arc et celle de Meyreuil, trois ponts
enjambent la rivière : le pont dit de Rousset, celui
dit de Nardi, et le pont de la Barque. Beaucoup de
personnes s’interrogent aujourd’hui sur ce nom de
« la Barque » qu'on a donné à ce petit hameau qui
fait partie de la commune de Fuveau bien qu’il se
trouve à trois kilomètres du village.
On raconte que
jadis, les gens qui se rendaient à Aix en Provence
ou en revenaient étaient obligés de traverser la
rivière dont les eaux étaient plus hautes
qu’aujourd’hui. Il ne devait pas y avoir de pont
(toujours d’après le légende, ou l’Histoire) un
passeur moyennant une pièce de monnaie devait faire
traverser la rivière en barque : les gens allaient
"à la barque"... Sans doute n'y avait-il pas
beaucoup d'habitants entre le village de Fuveau et
la rivière, à part quelques fermes d’où le nom de la
Barque qui lui est resté pour toujours.
Plus tard on
construisit un pont. (Il reste des vestiges du pont
et d’un moulin). Dans ma jeunesse le hameau de la
Barque s’appelait les « quatre chemins ». Au
carrefour des quatre chemins (par la suite devenu
une route) se dressait une borne qui tenait lieu de
giratoire : il fallait la contourner avec priorité à
droite. Pour la petite histoire, tous les matins
j'en faisais le tour avec Margot mon ânesse pour
livrer le lait à l’épicerie du coin. Actuellement le
péage de l’autoroute de la Barque est le point de
passage des touristes venus de toutes les régions de
France et de Navarre, pour profiter du beau soleil
de Provence. En période de vacances lorsque les
Aoûtiens et les Juillettistes se croisent, ils
passent à quelques mètres d’un endroit où des
générations sont passées. Sans embouteillages à
cette époque là ! La barque du passeur a disparu
mais le nom a subsisté.
A la belle
saison toute la jeunesse du village, des plus
petits aux plus grands allait se baigner dans
l’Arc, à des endroits différents. On y descendait à
pied, quelques rares privilégiés à bicyclette (à
deux ou parfois à trois sur la même). Nous faisions
rarement partie de l’équipe, car ces jours là il
nous fallait travailler aux champs, surtout en cette
saison.
Chaque endroit
portait un nom, souvent c’était le nom d’un fermier,
d’une bastide ou d’un pont que tous les gens du
village connaissaient, qui de nos jours sont
oubliés : en partant du premier pont en amont, il à
le pont de Rousset, qui fait limite avec la commune
de Fuveau.
Sous ce pont la
nappe d’eau, en forme de cercle était d’une grande
profondeur: seuls ceux qui savaient nager pouvaient
s’y aventurer. Le pont est métallique. Parmi les
jeunes, certains pour épater les copains plongeaient
de la partie inférieure, même quelques téméraires
plongeaient debout sur le parapet, ce qui faisait
déjà une bonne hauteur. Mais pour certains,
l’arrivée dans l’eau n’était pas toujours
réussie...Au bout de quelques plongeons ils avaient
le ventre rouge !...
A quelques
centaines de mètres en aval, il y avait un autre
endroit pour se baigner. Ce quartier se nomme
Favari, ou St Mitre, non loin de la bastide entourée
de grands platanes qui à l’époque avait comme
fermiers la famille Corgiat. Du bord de la route on
aperçoit l’oratoire de St Mitre. Cet endroit était
magnifique pour la baignade. Pour y accéder, face à
la route de Fuveau en empruntant celle dite des
Baumouilles, on traversait la celle de Trets, et
l’on descendait le chemin de terre qui traverse un
grand champ en direction de l’oratoire. La rivière
est en contrebas. Après avoir descendu la butte par
un petit sentier, on arrivait au bord de l’eau. A
cet emplacement à quelques mètres de la rivière, se
dressaient quatre platanes plantaient en carré par
les anciens, au centre desquels se trouvait comme
une piste de danse en terre battue. A cette époque,
l’endroit était propre, et entretenu par les gens
qui venaient passer la journée. De nos jours tout a
totalement disparu sous la végétation.
Certains
dimanches à la belle saison, des familles entières
descendaient à pied par la route
des Baumouilles pour passer la journée. Les femmes
portaient leurs paniers, les hommes avaient un
cageot sur l’épaule, certains tiraient leur
charreton où étaient assis un ou deux de leurs
enfants leurs (minots). Tout ce monde descendait
manger la côtelette, ou la salade de tomates. Contre
la butte, les anciens avaient capté une source avec
un petit tuyau. Cette eau tombait dans une
magnifique petite conque en pierre, toute entourée
de mousse. Il y coulait une eau fraîche et limpide.
Arrivés sur place, la première des choses que
faisaient les hommes était de mettre les bouteilles
au frais dans la conque pour le repas du midi. On
pouvait aussi voir flotter un motte de beurre ou un
melon...Lorsqu’il n’y avait plus de place dans la
conque, certains attachaient les bouteilles de vin à
une corde et les plongeaient au plus profond de la
rivière pour qu'elles restent fraîches, car à cette
époque il n’y avait pas de glacière.
Aussitôt arrivés
les plus jeunes étaient les premiers à se mettre à
l’eau sous la surveillance des plus grands. Ils
plongeaient du bord, nageaient d’un bord à l’autre.
Ils y prenaient un plaisir immense qu’ils n’avaient
pas tous les jours.
Peu avant
l’heure du repas de midi, après la traditionnelle
partie de boules, les hommes allumaient le feu entre
deux pierres pour faire la braise de la grillade.
Certains avaient apporté leur fagot de sarments de
vigne « avisis ». La grillade était composée
différemment selon les goûts de chacun : soit des
côtelettes, ou des tranches de gigot, saucisses,
andouillettes, de la morue, le tout accompagné de
tomates coupées en deux, et assaisonné d’herbes de
Provence. (Les merguez n’étaient pas encore au goût
du jour !) Pour les hommes, c’était l’heure du
pastis... Ha ! Ce fameux pastis !... Fait avec de
l’eau de vie, la" blanche", distillée à l’alambic de
Mr Barthélemy, avec un mélange d’herbes spéciales.
Tous le dégustaient avec l’eau fraîche de la petite
source, la fameuse source de « Favari » !,
Le temps de
faire diminuer le niveau de la bouteille de pastis,
les grillades étaient cuites à point, elles
dégageaient une appétissante odeur. Il fallait
dresser une table de fortune à même l’herbe. Les
familles s’installaient sur de vieilles couvertures,
un cageot renversé faisait fonction de table, enfin
chacun s’installait comme il pouvait. Certains
étaient assis à même l’herbe, une grosse tranche de
pain leur servait d’assiette, cela se passait à la
bonne franquette. Personne n’avait oublié de sortir
les bouteilles de vin qui était dans la conque, ou
au fond de la rivière. Chacun dégustait sa grillade
en vantant son boucher : une femme disait : "Moi, je
me sers toujours chez Gouirand, il a de la bonne
viande ! " Une autre répondait : " Moi, je me suis
toujours servie chez Janet " Une répliquait " Chez
Gouirand, la charcuterie est meilleure !» Chacune y
allait de sa réflexion!... Surtout qu’à cette époque
il y avait au village cinq bouchers charcutiers.
Le repas
terminé et surtout bien arrosé, certains
s’écartaient du groupe pour faire une sieste
réparatrice à l’ombre des grands peupliers
« piboules ». Ils étaient souvent perturbés par les
mouches, et autres bestioles que l’on trouve au bord
de l’eau. Il y avait parfois un couple ou deux
d’amoureux, « lei calignaïres », qui, en douce
faussaient compagnie au groupe….
En principe
chaque fois qu’il y avait une expédition pour passer
la journée au bord de l’Arc, Mr Pisson, facteur du
village, à l’occasion accordéoniste, était
présent. (Bien sûr, rien à voir avec Yvette Horner
ou Aimable !) Il jouait toujours les mêmes morceaux
d’une manière saccadée, sans jamais varier son
répertoire, mais cela faisait l’affaire des
convives. Après avoir arrosé avec des bouteilles
d’eau la piste de danse pour éviter de faire de la
poussière, Mr Pisson s’installait à l’ombre dans un
coin de la piste, et après avoir fait quelques
accords, le bal commençait. Quelques minutes après
les danseurs avaient les jambes enveloppées de
poussière.
Pour la
petite histoire, pendant la guerre, tous les bals
étaient interdits, mais la jeunesse du village
voulait malgré tout s’amuser ; J’ai souvenir d’avoir
vu un bal clandestin (comme on les appelait à cette
époque) sur le pont du Garias (route des Michels).
Mr Pisson était assis sur le rebord du pont avec son
piano à bretelles, et quelques couples de jeunes
dansaient au milieu de la route. Un autre bal
clandestin avait lieu dans un grenier du quartier de
« Montre ».Je n’ai plus souvenir du nom du
propriétaire des lieux. Les jeunes lui avaient donné
un nom : « Le Tremblant », parce que lorsqu’ils
dansaient le plancher tremblait sous leurs pieds.
Ce bal était
organisé par un dénommé « Tatave », un jeune
marseillais qui était venu comme bien d’autres se
planquer à Fuveau, pour ne pas partir au « STO »
(Service Travail Obligatoire) en Allemagne. Cela
faisait le bonheur de quelques couples de jeunes. Un
soir, sur une dénonciation il y eut une descente des
gendarmes : les jeunes eurent juste le temps de
sauter par la fenêtre qui donnait à l’arrière de la
maison.... Il y avait d’autres endroits où ils
dansaient clandestinement : à la bastide de la Foux,
au château Bourrelly, à Cassagne. Certaines
personnes âgées du village trouvaient à redire, sous
prétexte que nous étions en période de guerre...
S’ils avaient eu vingt ans eux aussi, ils auraient
fait la même chose ; et puis il fallait bien que
jeunesse se passe ! Etaient-ils jaloux de la
jeunesse ? Possible...
Dans le courant
de l’après midi, les enfants étaient presque tous
dans l’eau accompagnés de quelques adultes. Tout ce
monde s’en donnait à cœur joie. A cette époque l’eau
était claire et limpide, en plein été le niveau ne
baissait presque pas, car plusieurs ruisseaux se
jetaient dans l’Arc, il y avait surtout le puits de
mine inondé de Rousset s/Arc qui l’alimentait. De
nos jours, cette eau sert à alimenter la centrale
thermique de Gardanne, et l’usine Péchiney. Il
existe deux colonnes le long de la voie ferrée pour
acheminer cette eau, dont le volume se chiffre à des
milliers de mètres cubes par jour.
Le soir c’était
encore l’heure du pastis, le reste du midi. Il
n’était pas question de rapporter à la maison un
fond de bouteille!... Une dernière fois ils
dégustaient cet élixir à la santé de tous. Certaines
familles remontaient au village vers la fin de
l’après midi, d’autres restaient pour le repas du
soir qui était pris bien avant la tombée de la nuit.
Le repas était bien souvent fait de pas grand-chose
: des restes du repas du midi, accompagnés d’une
salade de tomates. Tout le monde était respectueux
des lieux : avant de partir on ramassait tout et on
laissait l’emplacement comme on l’avait trouvé le
matin.
Une fois le
petit repas du soir terminé, c’était avec regret
qu’ils quittaient le bord de l’Arc pour regagner le
village. Les voilà sur la route des Baumouilles. Les
enfants étaient fatigués tant ils avaient dépensé
d'énergie durant la journée; certains étaient sur
les épaules de leur père, d’autres étaient assis sur
le charreton, quelques-uns pleurnichaient. Tout le
monde ressentait plus ou moins la fatigue. Certains
hommes marchaient difficilement : ils n’avaient pas
tout à fait éliminé le pastis à l’eau de vie ! Mais
tant bien que mal, tout le monde arrivait à bon
port.
Pour certains le
lendemain c’était dur de reprendre le travail, soit
à la mine, soit dans les champs. Mais ils avaient
passé une bonne journée à l’ombre des platanes de St
Mitre. De nos jours, plus personne ne connaît tout
cela ; les temps ont bien changé...
Dans le courant
de l’été, à l’époque du patronage où se retrouvaient
tous les enfants du village «toutes tendances
confondues ! » Mr le curé Moisan nous emmenait
souvent prendre le bain dans l’Arc. Il nous
conduisait à un endroit que tout le monde appelait
le «Comptoir ».Cet endroit se trouvait entre le pont
de « Nardi » et la chapelle St Jean de Mélissane. Il
avait une particularité : à la sortie d’un virage,
l’Arc avait formé comme une petite plage, légèrement
inclinée, de sable et de petits galets. Nous, les
enfants nous avions pied sur une longueur d’une
vingtaine de mètres, cela faisait l’affaire de ceux
qui ne savaient pas encore nager. Mr le Curé avait
autorisé les plus grands qui savaient nager à aller
jusqu’au virage. C'était la limite ! Gare à celui
qui ne la respectait pas ! La sanction tombait : pas
de bain à la prochaine sortie au bord de l'Arc !
Un jour à notre
grand étonnement, nous vîmes Mr le Curé quitter son
grand chapeau noir de chanoine, et commencer à
déboutonner les 33 boutons de sa soutane. Nous
regardions les yeux écarquillés... Et voilà notre
bon curé en maillot de bain blanc rayé de noir ! Ce
maillot était particulier : il partait des épaules
et descendait jusqu'à mi- cuisse. Mr le Curé avait
les jambes blanches comme de la craie; nous étions
tous pris de fou rire. Il nous dit : « cela vous
fait rire de voir Mr le Curé en maillot ! Eh ! bien,
mes enfants il faudra vous y habituer ! » Mr le Curé
était un brave homme. Il fit beaucoup de bien dans
le village, en particulier auprès des familles
nombreuses défavorisées. Trop souvent hélas, une
fois leurs enfants devenus adultes, certains lui ont
tourné le dos, croyant à des étoiles autres que
celles qui brillent au firmament ! Les mêmes,
quelques années plus tard ont déchanté...Mais
l’homme est ainsi fait…
Les expéditions
au bord de l’Arc étaient organisées uniquement par
un groupe de parents dont les enfants fréquentaient
les écoles communales. Je n’y ai jamais vu un groupe
de parents dont les enfants allaient à l’école
libre, pour diverses raisons.... Bêtises d’adultes
….
Notre village
est bâti sur un rocher, c’est l’un des plus beaux
villages des alentours. Malheureusement il y avait,
et il y a toujours, deux clans : celui d’en bas et
celui d’en haut.
Aucun mélange
d'un clan avec l'autre pour des raisons de croyance,
d’écoles, de quartier, et surtout d’opinion
politique. Il fut un temps où il eût été impensable
de voir un mariage entre deux jeunes gens d’un clan
opposé. Il n'y avait qu’un endroit où nous, les
enfants étions tous réunis : c’était le catéchisme,
et le patronage du curé, Mr Moisan qui lui ne
faisait aucune différence. Tout au moins, il ne le
faisait pas voir.... Car bien que les parents des
élèves de l’école de la République, fussent des
antéchrists acharnés, certains de leurs enfants ont
servi la messe.
Les années
passent, les vieux disparaissent, les enfants
reprennent le flambeau et perpétuent ce climat
d’animosité qui n’existe dans aucun autre village
des environs. Il est bien dommage que les hommes
n’arrivent pas à s’entendre, pour le bien de tous.
Vraiment dommage...Car notre village est si beau, et
il y fait si bon vivre….
" L’amitié
et la paix ne sont pas des dons de Dieu à ses
créatures, ce sont des dons que nous nous faisons
les uns aux autres ".
Ancien
pont de l’Arc
Dellasta Marcel
Fuveau - 2005