En 1937, à
St-Rémy-de Provence, nous allions à
l’école en vélo, avec mon frère
Paul. Il était un grand à nos yeux :
il avait treize ans. Je me revois,
assis sur le cadre, me tenant au
guidon, et Noël sur le porte- bagage
arrière cramponné à la selle : Paul
lui recommandait sans cesse de bien
faire attention à ne pas mettre ses
pieds dans les rayons. Il peinait à
nous transporter sur un vieux vélo
assez lourd, qui devait dater du
début de l'ère cycliste : " un clou
! ". Mais avoir une bicyclette était
chose rare pour des enfants. Du mas
à la grand- route, il fallait
descendre un mauvais chemin
charretier appelé « grand
draille » : le trajet y était
périlleux et dans les secousses,
nous prenions mal aux fesses !
J'ai un vague
souvenir de l'école. Je nous revois
dans une classe, assis derrière un
bureau, avec un ou deux paquets de
bûchettes grosses comme des
allumettes, qui nous servaient à
apprendre à compter, groupées par
dix, par un élastique. J’ai peu
d’autres souvenirs. Par contre, je
me souviens très bien de la cour de
récréation où nous retrouvions Paul
et sa présence était rassurante.
L'année suivante, il
passa brillamment son certificat
d'études et il aurait pu poursuivre
l’école, car il avait des
dispositions. Le directeur, Monsieur
Peloux, pour le lui suggérer,
convoqua mon père qui refusa, sous
prétexte qu'il avait quatre fils et
qu'il ne pouvait en favoriser un, au
détriment des autres. Nous étions
destinés à devenir des paysans....
Paul a donc quitté l’école pour
travailler à la ferme.
Nous avions un petit
copain, François, qui habitait le
mas voisin du nôtre. Nous étions
toujours ensemble, surtout pour
faire des bêtises !
Tous les trois, nous
partions sur le chemin de " la grand
draille ", les jours de beau temps
seulement, car nous étions petits,
et l'école se trouvait à trois
kilomètres environ. Le chemin
passait sur le pont du canal servant
à l’arrosage des cultures. Le
parapet n'était pas très haut, et
notre mère vivait dans l'angoisse
que l'un de nous tombe à l'eau.
Avant de partir, elle faisait des
recommandations à mon frère :
« Donne la main à Marcel, lorsque
vous passerez sur le pont ! »
Aujourd’hui, cela paraît peu
vraisemblable, mais de mon temps,
les enfants allaient tous à pied
pour faire les commissions ou aller
en classe. Sur la route, nous
marchions à droite, en file
indienne, bien qu’il n'y ait
pratiquement pas de voitures,
seulement quelques charrettes de
paysans qui allaient aux champs.
Une voie ferrée
étroite longeait la route : matin et
soir y passait un petit train tiré
par une locomotive bizarre, qui
roulait lentement. Sa cheminée très
longue, en forme de cône, crachait
une épaisse fumée noire. Elle
tractait deux petits wagons anciens
et faisait un bruit infernal. Nous
appelions ce petit train « le
macaron » et nous nous régalions à
l’entendre siffler… Mais la petite
voie ferrée a disparu, de nos jours,
sous la végétation.
A la sortie de
l'école, nous prenions notre temps
pour rentrer à la maison. Parfois,
chemin faisant nous commettions
quelques bêtises, comme beaucoup
d'enfants de notre âge.
A la sortie de St
Rémy, sur le chemin du retour, nous
passions devant une porte dont
l'encadrement portait un bouton de
sonnette électrique, chose rare à
l'époque : c’était la maison d'un
photographe. De temps en temps, je
laissais passer mon frère et
François devant moi…et lorsqu'ils
étaient un peu éloignés, j’appuyais
deux ou trois fois : j'entendais la
sonnerie derrière la porte : "dring
! Dring !" Puis je partais en
courant rejoindre les autres...
Souvent, le photographe sortait en
criant après nous, mais nous étions
déjà loin ! Cela m'amusait, mais mon
frère n’appréciait guère !
Un soir qu’avec
François nous avions un peu d’avance
sur Noël attardé à regarder je ne
sais quoi, j’ai sonné une fois de
plus à la porte et nous nous sommes
sauvés en courant comme d'habitude.
Quelques secondes plus tard, le
photographe en colère sortit sur le
pas de la porte que mon frère venait
juste de dépasser. Le photographe
pensant qu’il tenait le coupable lui
dit : « Ah ! C’est toi le sonneur de
porte ! C’est toi qui me déranges
dans mon travail presque tous les
soirs ! Tiens, tu ne l'auras pas
volé ! » Et il lui administra une
paire de gifles en ajoutant : « Cela
t'apprendra ! ». Noël nous rejoignit
en pleurant, très fâché après moi,
car, lui, n’avait jamais sonné à la
porte du photographe !
Il saignait
facilement du nez : aussi, après
avoir pris les deux claques, il se
mit à saigner abondamment. Il prit
son mouchoir, pencha la tête en
arrière, et au bout d’un moment,
l’hémorragie s’arrêta. A notre
arrivée, ma mère effrayée de voir
ses vêtements pleins de sang, lui
demanda : « Qu'as- tu fais pour être
dans cet état, dis-moi ? » Et le
voilà qui raconte toute
l'histoire...
Comment ma mère prit
contact avec le photographe et ce
qu’ils se sont dit, je ne le sais
pas, mais le pauvre homme était
navré d'avoir donné deux gifles à
mon frère qui n'y était pour rien,
et surtout d'avoir provoqué le
saignement du nez. Pour se faire
pardonner, il lui avait proposé de
nous photographier gratuitement.
Aussi, quelques jours plus tard,
nous annonça-t-elle : « Nous allons
chez le photographe ! »
Mon frère ne voulait
surtout pas le revoir, moi encore
moins, car j’avais peur qu’il me
frappe. Ma mère nous rassura, et
nous avons revêtu nos habits du
dimanche : nous étions toujours
habillés à l’identique, comme des
jumeaux. J'ai le souvenir d’un
pull-over bleu roi, d’une culotte
courte en velours noir, de
chaussettes marron et de sandales de
même couleur. Nous étions beaux
comme des sous neufs.
Et nous voilà partis
chez le photographe. Arrivés devant
la porte, nous avons eu un moment
d'hésitation, puis ma mère a sonné :
le monsieur ouvrit la porte et nous
fit entrer.
Elle lui
avait sûrement raconté toute
l'histoire, car lorsque nous nous
sommes retrouvés dans le studio, il
m’a regardé en disant : « Alors
c'est toi qui sonnes à la porte et
me déranges dans mon travail ?… Tu
es un petit malin ! Tu sonnes et tu
pars en courant, et c'est ton frère
qui se fait prendre ! Tâche de ne
plus recommencer ! » Ma mère
répondit : « S'il devait
recommencer, son frère nous
avertirait et il serait puni par son
père » et se tournant vers moi :
« Dis à monsieur que tu ne le feras
plus ». D’un signe de tête, je fis
non.
Je n'avais jamais vu
de studio de photographe. C’était
beau : il y avait de grands tableaux
représentant des paysages, une
sellette que l'on remarque souvent
sur les anciennes photos où un
militaire y appuie son bras, de
grosses ampoules et l'appareil,
cette boîte en bois montée sur trois
pieds en partie recouverte d'un
tissu noir. Au centre de la boîte,
un œil qui brillait.
Le photographe nous
dit : " Bon ! Allons-y !" Ma mère
nous recoiffa avec soin et arrangea
nos vêtements. Après m'avoir assis
sur un grand tabouret près de mon
frère resté debout, il plaça nos
mains pour nous donner une jolie
pose : « Maintenant ne bougez
plus ». Il alluma les grosses
ampoules et revint vers la boîte
magique : il mit sa tête sous le
tissu noir, y resta quelques
secondes, puis l’ayant ressortie, il
prit une poire en caoutchouc dans
une main (on aurait dit une poire à
lavement !) et nous dit :
« Regardez bien là ! » Il posa son
doigt près de l'œil de la boîte, en
nous faisant signe une nouvelle fois
: « Allez, un sourire ! Ne bougez
plus : le petit oiseau va sortir !…
Et voilà, c'est fini ! » J’étais
déçu, je n'avais pas vu le petit
oiseau sortir de la boîte !
Quelques jours plus
tard, à la sortie de l'école, nous
nous sommes arrêtés chez lui pour
retirer les photos. Il me dit en
souriant : « Cette fois, tu n'as pas
sonné pour rien » Il nous donna en
plus quelques bonbons pour nous
deux, ainsi que pour notre copain
François.
Par la suite, en
passant, je regardais toujours le
bouton de sonnette du photographe,
mais plus question de l’actionner !
Et pour plus de sécurité, mon frère
passait sur le trottoir d'en face….
Voilà l'histoire du
petit Marcel sonneur de portes et du
gentil photographe.