La Motocyclette

 

En 1946, mon père fit venir un maçon du village pour faire des travaux à la ferme et me dit : « Tu lui serviras de manœuvre ». Me voilà donc manœuvre maçon pour quelques jours. Je n'avais que 14 ans. Le maçon s'appelait Marcel comme moi. Je travaillais depuis le matin huit heures, jusqu’au soir cinq heures. Tout était fait à la main : les gâchées de ciment, charrier les seaux d'eau, les pierres dans une brouette. Le soir, j’étais épuisé.

 

Marcel B. venait du village sur une motocyclette qui pétaradait et faisait beaucoup de fumée, surtout au démarrage. A l'époque nous appelions ce genre de machine, une (pétrolette). Elle restait appuyée contre un platane toute la journée. J'étais en admiration devant cette machine. Je rêvais de la mettre en marche et de faire un tour.

 

Marcel B, fumait comme un pompier. Il roulait ses cigarettes avec une boite en fer (machine à main) : il plaçait le papier, le tabac, puis il mouillait le bord du papier avec sa langue, il refermait la boite : la cigarette sortait prête à être fumée.

 

Un matin en roulant une cigarette, il s'aperçut qu’il utilisait la dernière feuille de papier. Il était furieux et jurait sur tous les saints. Car il parlait très mal. Il m’interpella : «Mino ! Il faut que tu montes au village chez le marchand de tabac me chercher du papier ! ». Je le regarde, et je lui demande : « A pied ? » « Non ! Tu prends la pétrolette ! Tu sais la conduire ? » Je lui réponds : «Heu !  Oui ! Oui ! Pas de problème ! » Ce jour-là mes parents n’étaient pas à la maison, mes frères étaient aux champs. Si ma mère ou mon père avaient été là, ils m'auraient interdit de partir. J’ai pris la machine et après l’avoir placée sur la béquille, je l’ai mise en marche. Le maçon ne savait pas que c'était la première fois que j'enfourchais une pétrolette. J'étais heureux, je tremblais de joie. Me voilà parti en première, car elle avait deux vitesses au guidon. Sur le chemin j'allais doucement, mais arrivé sur la route je passai la deuxième et, pleins gaz…. Le vent et le bruit m'enivraient, j'étais sur un nuage.

 

Arrivé au village, je fis plusieurs fois le tour du cours pour que les copains d'école me voient. Comme d'habitude il y en avait quelques-uns qui s'y amusaient. Ils s'arrêtèrent de jouer, et me regardèrent stupéfaits : ils n'en croyaient pas leurs yeux. Moi j'étais fier, je crânais ! Ils s'approchèrent tous pour me poser des tas de questions, surtout à qui elle appartenait. Je leur dis que c'était celle du maçon qui travaillait à la maison, et qu'il me la prêtait souvent pour faire des courses !

 

J’ai remis la moto en route et je suis reparti pour la maison. Le maçon me demanda : « Alors ! Elle marche bien ? ». « Oh oui ! ». Et il ajouta : « Elle est à vendre ». « Combien ? ». Après avoir calculé un instant, il me dit : «dix mille francs ! »  Je lui réponds : « C'est beaucoup d'argent, j'aurais bien aimé pouvoir l'acheter, mais comment avoir une pareille somme ? ».

 

Le soir dans mon lit je pensais à la pétrolette. Soudain il me vint l'idée de demander à mon père de me prêter le cheval quelques journées pour aller labourer les vignes.

 

Le lendemain matin, j'en parlai à ma mère pour qu'elle demande à mon père, car je n'osais pas, surtout devant mes frères qui se seraient moqué de moi. Je fus tout étonné quand mon père me dit : « d'accord, tu peux prendre le cheval pour labourer les vignes, mais seulement le dimanche et les jours de fêtes ! ». J’étais très heureux que mon père ait accepté.

 

Au village à cette époque, presque tout le monde avait un cabanon avec quelques pieds de vignes, pour produire le vin nécessaire à leur consommation personnelle. Par l'intermédiaire des copains qui avaient demandé à leurs parents, j'ai trouvé quelques journées de labours. Au printemps les vignes se labourent deux fois, cela me faisait pas mal de journées donc d'argent pour acheter la pétrolette !

 

La veille du jour dit, je préparai la charrette avec tous les outils : charrue, palonniers, un grand sac de bon foin, plus un petit sachet d'avoine pour nourrir le cheval. Le soir avant de m'endormir, je pensais à la "pétrolette" : je me voyais en train de l'astiquer. Je m'endormais la tête emplie de rêves….

 

Le matin, ma mère me réveillait très tôt ; il faisait encore nuit, je devais partir de bonne heure pour arriver sur le lieu du labour. Il y avait souvent plusieurs kilomètres avant d'arriver à pied d'œuvre. Elle me préparait une musette pour mon repas de midi. Je partais plein de courage, en pensant à la machine infernale. Rendu sur les lieux, je dételais le cheval pour l'atteler à la charrue. Nous labourions toute la matinée. A midi je le dételais, je lui donnais son fourrage et sa ration d'avoine ; quant à moi je m'asseyais sur l'herbe, au soleil ou à l'ombre, tout dépendait du temps ! Après le repas nous reprenions le labour jusqu'au soir. Dans l’après- midi, je pensais aux copains qui étaient au cinéma avec les filles, pendant que moi  j'étais derrière la charrue, mais je pensais aussi à ma "pétrolette». Au retour le cheval marchait lentement : il était aussi fatigué que moi ; c'est dur à 14 ans de marcher toute la journée derrière une charrue avec de grosses chaussures à clous. Le balancement de la charrette me berçait et je somnolais. Le soir, après le repas je ne me faisais pas prier pour aller au lit, je m’endormais aussitôt.

 

Au mois d'avril et mai, il y a pas mal de jours de fêtes ; cela m'avait permis de faire tous les labours. J'avais fait le compte de toutes mes journées : je devais avoir juste l'argent pour acheter la machine. Quelques jours plus tard je passai chez les gens pour me faire payer. Le premier me dit : « J’ai payé ton père l'autre jour ! ». Le second me dit en provençal : « Eï paga toun paire » (j’ai payé ton père). Un autre : « Ton père est passé ». J'étais déçu car je voyais mon rêve s'envoler. Je me mis à pleurer. En arrivant à la maison, je racontai tout à ma mère. Je n'aurais pas osé réclamer l'argent des labours à mon père. Ma mère lui dit ma déception. Le soir à table, mon père me fit la morale devant mes frères, me disant que je n'avais pas l'âge de rouler en motocyclette, que le maçon voulait s'en débarrasser et qu'il avait trouvé en moi un "pigeon". Il ajouta : « Tu crois que mon cheval a travaillé pendant plusieurs jours pour t’acheter un tas de ferraille ? ».

 

Quelques jours plus tard il m’emmena au village, chez le bijoutier. Il me fit choisir une montre pas très chère, et me dit : « Voilà, tu l'as ta "pétrolette " ». J’avais envie de la jeter par terre, mais que faire ? C’était la prendre ou recevoir une paire de gifles. Tout compte fait il valait mieux la montre, car mon père avait de grosses mains !

 

Au repas du soir, mes frères avaient tous les trois un air moqueur. Noël me dit : « Elle marche bien ta pétrolette, Marcel ! »  Mon frère aîné ajouta : « Celle- là au moins, il n’y a pas besoin de pétrole pour la faire marcher ! ».

 

Aujourd’hui avec le recul des années, je suis sûr que mon père avait raison. J’étais bien jeune et j'aurais certainement eu un accident. Je crois aussi que maman y était pour quelque chose, mais que j’étais déçu !

 

 

 Récit Vécu en 1946 

 Fuveau 2003

 
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