C’était en 1943,
un jeudi matin (à l’époque il n’y avait pas
classe ce jour-là), loin sur le chemin, nous
avons aperçu un âne attelé à une espèce de
carriole qui venait vers la bastide. Il était
conduit par une femme habillée de noir et plutôt
corpulente. Arrivée dans la cour de la bastide
elle mis lourdement pied à terre, puis attaché
l’âne à un gros clou planté à cet usage dans
l’un des platanes.
Avec mon frère
Noël nous nous sommes approchés pour caresser
l’animal et demandé à sa maîtresse : « Comment
s’appelle-t-il ? » Elle m’a répondu : « Ce
n’est pas un garçon, c’est une fille et elle
s’appelle Margot ! » Je trouvais l’ânesse très
jolie, j’ai posé beaucoup de questions à son
sujet : « Quel âge a-t-elle, est-ce qu’elle
mange beaucoup, est-ce qu’elle trotte ? » Tu la
veux ? Elle est à vendre » m’a répondu la dame.
« Combien madame » ? « Pas cher. Tu as des
sous ? » Tristement j’ai dit « Non ».
A ce moment mon
père est arrivé. Apparemment il connaissait la
dame qui lui dit : « Marius ! vos petits veulent
m’acheter l’ânesse ! » Il répondit en nous
regardant : « Il ne manquerait plus que çà,
vous croyez qu’avec les deux vagabonds que j’ai
çà ne suffit pas ? ». Nous sommes restés un
moment en contemplation devant Margot pendant
que mon père parlait avec la visiteuse puis j’ai
couru demander deux morceaux de sucre à ma mère
pendant que mon frère cueillait une poignée
d’herbe fraîche. Le mors qui lui entravait la
bouche n’empêchait pas Margot de manger.
J’aurais bien voulu lui ôter la bride mais je
n’osais pas car mon père et la dame étaient tout
près de là.
A la ferme nous
avions trois chevaux, et dix vaches. Souvent des
petits veaux naissaient mais nous aurions aimé
avoir l’ânesse. Pour nous les petits, elle était
à notre taille, dans le village nous aurions été
les seuls à avoir une ânesse. Les copains
auraient été jaloux.
Finalement la
dame s’est rapprochée de la carriole, a détaché
Margot pour remontée péniblement s’asseoir sur
la planche qui lui servait de banquette, et
prendre le chemin du retour, mais avant de
partir elle dit une nouvelle fois à mon père :
« Alors Marius ! Je vous la vends l’ânesse pour
les petits ? » Mon père a répondu : « Oh
non ! ».
Alors elle s’est
tournée vers nous, et nous dit : « Au lieu
d’acheter des bonbons le dimanche, mettez les
sous dans la cachemaille, dès que vous aurez la
somme voulue je vous la vendrai !! ». Puis elle
pris le chemin et nous l’avons regardée partir
avec regret. Nous aurions bien aimé que notre
père achète l’ânesse mais il avait dit non. Nous
ne pouvions aller contre sa décision.
Les jours
passèrent. C’était la semaine avant Pâques et
nous étions en vacances. Un vendredi après-midi
ma mère nous dit : « Regardez petits qui
descend le chemin ! » Elle avait vu au loin la
dame avec Margot. Nous sommes sortis sur la
terrasse. Elle était là sur le chemin. Nous
sommes partis en courant à sa rencontre,
tellement nous étions contents de revoir
Margot ! Nous avons attrapé chacun un coté de la
bride pour l’accompagner jusqu'à la maison, avec
tous les honneurs dus à son rang ! Nous étions
heureux ! Arrivée dans la cour la dame a attaché
Margot au même endroit que la dernière fois. Et
mon père est arrivé en camionnette, la fameuse
Citroën qui roulait au gazogène ; c’est avec
cette camionnette que l’été il amenait les
légumes au marché de la plaine à Marseille.
Mon père
descendis de la camionnette. Il nous a regardés
avec un petit sourire au coin des lèvres, ce
beau sourire qu’il avait lorsqu’il était
content, et nous a dit : « Voilà ! vous avez
gagné, Margot est à vous ! ». Avec mon frère
nous nous sommes regardés ; nous n’osions pas y
croire, je demandé à mon père : « C’est
vrai ? » C’est la dame qui a répondu : « Oui !
c’est vrai elle est à vous ! Votre père l’a
achetée ! » J’ai regardé mon père, il nous fit
un signe de tête qui voulait dire oui. Nous
étions fous de joie. C’était le plus beau cadeau
qu’il pouvait nous faire. Nous ne l’avons pas
embrassé pour le remercier car à notre époque,
dans notre famille on embrassait notre père
seulement le Jour de l’An, ou vraiment dans les
grandes occasions, c’était ainsi. Cela ne
voulait pas dire que nous ne l’aimions pas, mais
un père aussi sévère que le nôtre était
difficile à embrasser...
Aujourd’hui avec
l’âge, je me revois souvent marcher a ses côtés
sur le chemin de la ferme, je me demande quelle
aurait été sa réaction si je lui avais pris la
main... Aujourd’hui la plupart des enfants
prennent la main de leur papa. A l’époque
c’était impensable, à cause de l’excès de pudeur
que nous avions. Maintenant je regrette de ne
pas l’avoir fait.
Mais que nous
étions heureux d’avoir l’ânesse ! J’ai demandé à
la dame : « et la carriole ? ». Elle m’a
répondu : « je vous en fais cadeau ! Mais
surtout, prenez soin de ma fille ! » Mon père a
répondu pour nous : « Ne vous en faites pas,
elle sera bien soignée ! ».
Mon père a
raccompagné la dame chez elle en camionnette. Je
n’ai jamais su qui était cette dame ni où elle
habitait, ni comment elle s’appelait et je ne
l’ai jamais revue.
Sitôt la dame
partie nous avons dételé Margot et enlevé ses
harnais. Comparés aux harnais de nos autres
chevaux, c’étaient les mêmes en modèle réduit.
Quand mon père fut de retour il nous indiqua
l’emplacement où nous devions installer Margot
dans l’écurie. Il y avait un endroit idéal pour
elle, au fond contre le mur, à l’écart des
autres chevaux qui auraient pu lui faire du mal.
Le râtelier et la mangeoire étaient un peu hauts
pour elle. Mon père nous dit qu’il en ferait
faire à sa taille par le menuisier du village,
Mr. Badeaud. Pour le moment elle mangerait dans
une caisse à vendange.
Margot était un
peu sale la dame ne devait pas la nettoyer
souvent. Avec la brosse qui servait pour les
chevaux, nous l’avons brossée de la tête à la
queue. Une fois le nettoyage terminé, nous
l’avons attelée à la carriole et nous voilà
partis pour une première ballade. Nous étions
assis sur la planche qui servait de banquette,
mon frère tenait les guides. Nous étions
heureux. Nous nous sommes promenés une bonne
partie de l’après-midi, faisant halte de temps
en temps pour lui cueillir un peu d’herbe
fraîche, de la bonne que nous connaissions bien.
Nous avions l’habitude d’en ramasser pour les
lapins. Margot ne devait pas en manger souvent.
Après avoir fait
le tour des chemins nous sommes rentrés à la
bastide, nous l’avons dételée, après avoir
rempli la caisse à vendange de bon foin, nous
l’avons laissée tranquille pour qu’elle se
repose de la promenade. Elle avait de petites
pattes, et avait un peu trop marché.
Quelques semaines
plus tard mon père arriva avec un boguet tout
neuf chargé sur la camionnette. Il était très
beau, de couleur rouge et noir. Il était fait
spécialement pour atteler un âne. Il avait deux
marchepieds, une belle banquette avec le
dossier, sur le côté droit une petite manivelle
pour les freins et derrière la banquette on
pouvait mettre les provisions.
Mon
père avait une idée derrière la tête en achetant
Margot ! Certes, c’était pour nous faire
plaisir, mais aussi pour autre chose. Il avait
fait faire un boguet neuf, non seulement pour
nous promener, mais également pour nous faire
travailler.
Nous avions dix vaches laitières et tous les
matins il fallait porter le lait au village, au
hameau de La Barque qui se trouvait à environ
quatre kilomètres de la bastide. En principe
c’était un de mes grands frères qui l’emportait
avec Nine, une jument qui n’arrêtait pas de
trotter : pour monter au village elle mettait
dix minutes ! Ou bien c’était mon père qui le
portait avec la camionnette dès son retour du
marché. Un jour il décida que nous assurerions
ce travail avec Margot, le jeudi, ou pendant les
vacances, et même celles d’hiver. J’étais le
plus jeune pas trop doué pour les travaux des
champs, c’est donc à moi que cela incomba.
Finies les grasses matinées du jeudi et des
jours de vacances. Ma mère me réveillait très
tôt car je devais être devant l’épicerie de la
Barque avant neuf heures, il fallait atteler
Margot au boguet. Mon grand-père se levait très
tôt pour la nourrir en même temps que les
chevaux. Dès que j’étais prêt à partir, un de
mes grands frères chargeait les deux ou trois
bidons de vingt litres chacun à l’arrière de la
banquette.
Nous partions sur le chemin derrière la bastide,
en direction de la route goudronnée qui va de
Gardanne à Trets. Le chemin était long avant
d’arriver à la route. Nous avons effectué les
premiers voyages au début des grandes vacances.
Le temps était beau, c’était l’été il faisait un
peu frais le matin au départ mais après il
faisait chaud. Margot avait de petites pattes,
elle marchait lentement. Sitôt sur la route cela
allait mieux, mais toujours à la même cadence.
J’écoutais la chanson de ses petits sabots sur
le bitume. Elle avait l’habitude d’avancer bien
à droite, elle aurait pu marcher au milieu de la
route, car à cette époque : il n’y avait pas de
voitures ou si peu. Quelques paysans allaient
aux champs, une ou deux bicyclettes, une voiture
ou un camion de l’armée allemande : c’était
l’occupation.
Le
Hameau de la Barque se trouve au croisement de
deux routes : la route nationale 96 qui va d’Aix
en Provence à Toulon et celle de Gardanne à
Brignoles. Dans le temps nous l’appelions, « les
quatre chemins de la Barque ». A l’époque
c’était simplement quatre chemins. Au centre du
croisement, une grosse borne ronde servait de
rond-point. Avec Margot nous devions dépasser la
borne de quelques mètres en direction de
Gardanne, faire demi-tour pour nous arrêter sur
le côté droit de la route devant l’épicerie.
L’épicière, ou son mari sortait pour décharger
les bidons pleins, et remettre les vides. Nous
n’étions pas toujours à l’heure. Enfin à une
demi-heure près nous avions livré le précieux
chargement, Nous pouvions prendre le chemin du
retour.
Notre chargement avait une grande valeur,
c’était les restrictions, les gens faisaient la
queue devant les petits magasins d’alimentation
pour obtenir un litre ou même un demi-litre de
lait par personne. Le marché noir sévissait,
mais le troc était un bon moyen de se procurer
les choses dont on avait besoin, par exemple du
lait ou du beurre contre du tabac, des tickets
de textiles ou bien d'autres choses.
Nos
dix vaches nous donnaient environ 150 litres de
lait par jour. Avant de le mettre en bidons ma
mère écrémait le dessus des seaux. La crème
ainsi recueillie était versée dans deux barattes
qui contenaient environ deux litres de crème
chacune. Nous remplissions aussi à moitié deux
ou trois bouteilles qu’il fallait agiter pendant
une bonne demi-heure ! Enfin le beurre se
séparait du petit lait et il restait dans la
bouteille une petite motte d'environ 100 grammes
de beurre blanc, que nous faisions sortir en
tapant sur l’arrière de la bouteille. Nous
faisions ce travail presque tous les soirs, cela
permettait à mes parents de faire du troc !
Au
retour le soleil était déjà haut, il commençait
à chauffer. Margot prenait son temps.
Quelquefois j’essayais vainement de lui faire
comprendre qu’elle devait s’activer un peu plus.
Je ne voulais pas la frapper fort; une petite
tape sur la croupe suffisait à la faire
accélérer, mais quelques mètres après elle
reprenait son rythme. Quelqu’un a dit : « laver
la tête à un âne, c’est perdre son temps et son
savon. » Le voyage durait toute la matinée. Nous
arrivions à la bastide pour le repas de midi. A
table, mes frères se moquaient de moi. L’un
disait : « Tu as fait bon voyage avec ta
copine Margot ! » Un autre ajoutait : « Ils font
une belle paire tous les deux ! » Mon père
mettait un terme aux moqueries, mais chacun
avait un petit sourire en coin qui voulait en
dire long... même mon père ! Ma mère me faisait
un signe de tête qui signifiait : « Ne les
écoute pas ». Maman était toujours là pour me
protéger, moi son petit dernier, “le caganis ”
comme l’on dit en Provence..
Aux
vacances de Noël certains matins il faisait très
froid, cependant il fallait partir. La gelée
blanchissait les champs et les flaques d’eau sur
le chemin étaient recouvertes de glace. Je
posais une couverture sur le dos de Margot et je
m’enroulais dans la mienne. J’avais froid aux
jambes avec mes culottes courtes, une vieille
paire de chaussettes en guise de gants, un gros
cache nez autour de la tête. Lorsque le soleil
était un peu plus haut il faisait moins froid,
mais les jours de mistral c’était insupportable.
Le mistral est un vent qui pénètre partout, il
n'y avait aucun abri pour se protéger. A
l’aller, Margot marchait contre le vent, la
pauvre avait froid elle aussi. Elle avait le
poil hérissé, de la buée lui sortait des naseaux
à chaque respiration.
Pour avoir moins froid et m’abriter un peu du
mistral, je me couchais en chien de fusil sur le
plancher du boguet. Au retour, nous avions le
vent derrière, nous le sentions moins et pour me
réchauffer je descendais du boguet et marchais à
côté de Margot. Elle devait se sentir moins
seule à me savoir auprès d’elle. Parfois il se
mettait à pleuvoir, je mettais vite la
couverture sur son dos pour qu'elle ne prenne
pas froid, moi la mienne sur ma tête. Il me
tardait d’arriver à la maison, et sûrement elle
aussi. Quand nous arrivions, si Margot était
mouillée je la bouchonnais avec de la paille, je
remplissais son râtelier de bon foin, elle le
méritait bien. S’il pleuvait avant le départ,
mon père ne nous laissait pas partir, s’était
mon frère aîné qui se chargeait de la livraison
avec la camionnette.
Tous les matins en période de grandes vacances
cela se passait ainsi, du lundi matin au
samedi. Le dimanche matin avec mon frère Noël
nous devions nettoyer l’écurie des chevaux. Nous
étions libres seulement le dimanche après-midi.
Après le repas nous étions prêts, vêtus de notre
costume marron de la communion solennelle, les
cheveux bien coiffés, nous étions beaux comme
deux sous neufs mais le plus dur restait à
venir : obtenir de notre père l’argent de notre
dimanche. C’était tout un cérémonial, nous
n’osions pas le lui demander. Mon frère ne
demandait jamais rien. Il m’a toujours envoyé en
première ligne, même plus tard lorsque nous
sommes devenus adultes. Je faisais des signes à
ma mère pour qu’elle demande : « Marius tu ne
donnes pas les sous aux petits ! Ils
attendent ! ». Il nous donnait alors juste de
quoi aller au cinéma et acheter des bonbons,
mais au lieu d’acheter des bonbons, nous
achetions des cigarettes au détail que nous
fumions en cachette ! Nos sous en poche nous
montions au village par la route pour ne pas
salir les chaussures, mon père aurait pu nous y
amener avec la camionnette, mais non ! Nous
allions à pied, comme d’habitude, le soir il
fallait rentrer à vingt heures au plus tard.
Un
jour, mon père trouva que l’après midi ma copine
Margot et moi ne faisions pas grand chose, aussi
chercha-t-il un moyen de nous faire travailler.
A cette époque le travail de maraîcher se
faisait pratiquement tout à la main. Pour semer
haricots, petits pois, et bien d’autres graines,
nous avions une petite charrue bien pratique.
Elle avait deux bras, un petit soc et une roue à
l’avant, elle servait à ouvrir les sillons pour
planter les graines, mais à l’inverse d’une
charrue il fallait la pousser, tout en suivant
un cordeau pour faire les raies bien droites,
c’est pour cette raison que nous l’appelions le
“ pousse- pousse ” de son vrai nom “ planet ”.
Un de mes frères eut l’idée d’atteler Margot au
pousse-pousse. Il en parla à mon père et trouva
le moyen de fabriquer un petit palonnier de
manière à atteler Margot devant le
pousse-pousse, et le transformer en charrue. Cet
engin réglable en largeur, avait plusieurs
outils adaptables dont deux lames qui
ressemblaient à des raclettes et servaient à
couper l’herbe et aérer la terre.
Nous voilà donc un beau jour partis, ma copine
et moi, dans les champs d’ail, de haricots, de
tomates, et bien d’autres. Margot n’avait aucune
peine à tirer sa petite charrue, je tenais le
pousse-pousse juste un peu enfoncé de manière à
couper les mauvaises herbes. Mon frère Marius
avait eu une drôle d’idée, il aurait mieux fait
de se taire. Mon père était content de nous voir
travailler, car il ne pouvait pas supporter de
voir quelqu’un ne rien faire. Les champs étaient
grands, à raison d’un voyage par raie, les après
midi aussi étaient longs. Un champ terminé il
fallait en commencer un autre, lorsque nous
étions passés dans tous les champs de légumes,
l’herbe avait repoussé dans le premier, il
fallait recommencer. J’en arrivais à regretter
d’avoir demandé à mon père d’acheter Margot.
Parfois nous faisions une petite trêve. Nous
restions de longs moments à l’ombre d’un arbre,
je lui coupais un peu d’herbe fraîche, et je lui
disais parfois avec colère : « Si tu n’étais pas
là, je serais peut être dans la colline, à
chercher les nids de pies ou d’écureuils ». Je
lui avouais que je commençais à en avoir marre
de toujours la suivre, de toujours la voir de
derrière : « C’est à cause de toi si je
travaille toute la journée ! ». Elle n’était pas
contrariante, elle me regardait avec ses yeux
doux, comme pour me dire : « Je n’y suis pour
rien, moi ! Je subis, comme toi ! ». Alors je
lui disais : « Si au moins tu pouvais parler !
Tu me raconterais ta vie d’ânesse, d’où tu
viens, où tu es née, quel âge tu as, si tu as
connu des copains ânes ? ». Parfois elle
secouait la tête comme pour me dire non ! En
réalité elle se secouait les oreilles pour en
chasser les mouches, alors je lui
disais : « Allez zou ! On redémarre, puisque tu
ne veux rien me dire. Tu es une petite
cachottière ». De temps en temps elle se mettait
à braire, comme pour me répondre, à moins que ce
soit pour appeler un copain ?
Un soir, à table mon père me dit : « A partir de
la semaine prochaine pour les vacances de
Pâques, tu porteras le lait au village ! ».
Jetais content de changer d’itinéraire. La
distance était à peu prés la même mais le chemin
muletier était moins long et la route moins
exposée au mistral. Nous aurions moins froid et
j’étais content de montrer Margot aux copains.
Tous n’avaient pas une ânesse, et un joli
boguet !. Je n’avais pas de bicyclette comme
certains de mes camarades dont les parents
étaient plus aisés, mais j’avais ma copine
Margot !
Donc aux vacances de Pâques nous voilà partis,
Margot et Marcel les deux inséparables, faire la
livraison à l’épicerie du village. Mon travail
terminé je faisais le tour de la place pour me
faire voir des copains. L’un d'eux montait à
côté de moi sur la banquette, je lui donnais les
rênes pour faire un tour de place. Ils étaient
plusieurs à attendre, mais je n’avais pas
tellement le temps et je leur promettais de leur
laisser conduire Margot le lendemain, mais pas
gratuitement : 5 centimes le tour ! Quelques-uns
étaient d’accord. Sur le chemin du retour je
comptais dans ma tête : quatre tours me feraient
le prix d’une place au cinéma, dix tours 50
francs soit la place de cinéma plus deux
cigarettes. Il m’en resterait encore pour des
bonbons !
Le
lendemain matin après la livraison, certains de
mes copains m’attendaient sur la place du
village. Faire le tour du cours était un peu
voyant, alors j’ai eu une idée : à l’entrée du
village il y avait un jeu de boules, j’allais y
conduire Margot et la dételer du boguet, pour
qu’ils puissent la monter à tour de rôle, après
m’avoir donné leurs 5 centimes. Je tenais Margot
par la bride et faisais faire un tour du jeu de
boules à chacun, mais il était interdit de
donner des coups de talon dans les flancs de
Margot. Ce manège dura quelques jours, quatre ou
cinq tours tous les matins, m’avaient enrichi de
quelques francs..
Mais cela ne dura pas. Quelqu’un avait du
avertir mon père du manège. Un midi, alors que
nous étions tous à table, celui-ci me
dit : « Alors Marcel, il paraît que tu fais le
forain ambulant maintenant ! Tu dételles Margot
et tu promènes tes copains sur le jeu de
boules ! De plus tu les fais payer 5 centimes le
tour ! Tu deviens “ fada ” mon petit ! Tu crois
que j’ai acheté l’ânesse pour t’amuser ? » Puis
il ajouta : « Margot est faite pour travailler !
Comme toi d’ailleurs ! Fais bien attention que
cela ne se reproduise plus, sinon tu auras
affaire à moi ! » Il ne plaisantait pas, mais il
ne m’a pas confisqué les sous que j’avais
gagnés. Une fois de plus mes frères se moquèrent
de moi. Pendant que mon père parlait je n’osais
pas le regarder : je gardai le nez baissé sur
mon assiette. Il était face à moi comme
toujours, et je m’attendais à recevoir une
gifle. Il avait le bras long et je trouvais que
la table n’était pas assez large pour ma
sécurité. Mes frères eux, étaient loin de mon
père mais aucun ne voulait changer de place avec
moi !
A
la fin des vacances, lorsque je reprenais le
chemin de l’école, Margot restait à l’écurie ou
attachée à un piquet avec une longue corde pour
qu'elle puisse paître. C’était mon grand-père
qui la nourrissait le matin en même temps que
les chevaux : Nine, une jument de selle que je
montais de temps en temps lorsque mon père
n’était pas à la maison, Kiki un beau cheval
blanc, Paquita fille du couple Kiki et Nine,
et Le Blond le deuxième poulain. Paquita était
une fine et belle pouliche, elle avait une robe
marbrée. Le Blond était de couleur marron clair
avec une crinière blonde, il était magnifique.
Pendant les périodes scolaires, nous allions
livrer le lait seulement le jeudi matin. Comparé
à moi elle avait la belle vie Margot ! Le soir
lorsque je rentrais de l’école j’allais la voir.
Mon frère Noël ne s’occupait plus d’elle, mon
père le faisait travailler au jardin, car il
était doué. Il a toujours été très fort en tout.
A l’école il travaillait très bien, il aurait pu
continuer les études. Mon autre frère Paul,
travaillait bien aussi à l’école. Mais mon père
ne voulait pas de diplôme dans la maison,
seulement des bras pour travailler la terre. Mon
frère aîné et moi nous n’aimions pas l’école,
dommage pour Paul et Noël..
Les
mois passèrent ... Nous allions toujours porter
notre marchandise au village. Un jour du mois
d’août, Margot eut de la peine à marcher. En
cours de route elle s’arrêtait, ce qu’elle ne
faisait pas d’habitude. Elle n’avait jamais été
très rapide avec ses petites pattes, mais elle
ne s‘arrêtait pas en cours de route. Ce jour là
elle était essoufflée, elle avait de la peine à
respirer. Tant bien que mal nous sommes rentrés
à la maison. J’ai dit à mon père : « Papa,
Margot doit être malade ! Elle a de la peine à
respirer ». Il lui toucha les oreilles et il me
dit : « Elle sont froides ! Tu as raison, elle
est malade ! ». Le lendemain le vétérinaire
d’Aubagne vint examiner Margot, il prit sa
température avec un gros thermomètre ; il
regarda ses yeux, et sa langue. Avec une espèce
d’entonnoir qu’il mit contre son ventre il
écouta battre son cœur. Il dit à mon père le nom
de la maladie, un nom barbare, puis il se tourna
vers moi et me dit : « Elle est vieille, ta
Margot ! Elle a besoin de repos ! ». Je lui
demandai : « Elle va mourir ? ». Non ! Me
dit-il : « Mais elle est vieille, et lorsqu’on
est vieux on risque de mourir ! Tu l’aimes, ta
Margot ! ». A quoi je répondis : « Oh oui !
C’est ma grande copine ! ».
Souvent je la sortais de l’écurie pour qu’elle
voie le soleil. Elle avait de la peine à rester
debout, elle se couchait dans l’herbe son
souffle était court ; je me couchais auprès
d’elle et mettais ma tête sur son cou, comme sur
un oreiller, je la cajolais. De temps en temps
elle poussait comme un gémissement rauque, elle
avait le regard triste. Je ne sais pas si ma
présence la soulageait, je ne voulais pas
qu’elle meure. Je lui parlais de tous les
voyages que nous avions faits tous les deux,
sous le soleil, sous la pluie ou dans le froid,
combien de champs nous avions travaillés avec le
pousse–pousse. En fin d’après midi je l’aidais à
se lever car elle avait de la peine à le faire
seule, je la rentrais dans l’écurie, je lui
coupais un peu d’herbe qu’elle touchait à peine.
Je lui donnais un ou deux grains de sucre, je
plaçais un seau d’eau fraîche dans le coin de la
mangeoire. Elle se couchait sur la paille pour
la nuit, je la caressais encore une fois, puis
je rentrais à la maison le cœur gros….
Quelques jours plus tard, un matin en allant
donner le foin aux chevaux, mon grand-père qui
lui se levait le premier, a trouvé ma copine
morte. Quand je me suis levé, ma mère m’a
dit : « Marcel ne pleure pas, Margot est morte
cette nuit ». Je suis allé la voir à l’écurie en
pleurant. Elle était là, couchée dans la paille.
En larmes je me suis mis à genoux près d’elle,
je l’ai caressée une dernière fois, elle était
déjà froide. Mon grand-père a essayé de me
consoler : « Elle était vieille, tu sais ! ».
Puis il me fit sortir de l’écurie. Le même jour
mon père nous fit creuser un grand trou au bout
du champ derrière la maison. Vers le soir ils
l’ont enterrée, je ne voulais pas la voir, je
suis resté avec mon chagrin auprès de ma mère.
Les
jours les mois les années ont passé...
Aujourd’hui je suis un vieux bonhomme, mais je
n’ai jamais oublié mon ânesse, celle avec qui
j’ai partagé une partie de mon enfance. Oui je
l’aimais, c’était plus qu'une ânesse, c’était ma
Copine Margot. Ma grande Amie…