MON ÂNESSE

 

C’était en 1943, un jeudi matin (à l’époque il n’y avait pas classe ce jour-là), loin sur le chemin, nous avons aperçu un âne attelé à une espèce de carriole qui venait vers la bastide. Il était conduit par une femme habillée de noir et plutôt corpulente. Arrivée dans la cour de la bastide elle mis lourdement pied à terre, puis attaché l’âne à un gros clou planté à cet usage dans l’un des platanes.

Avec mon frère Noël nous nous sommes approchés pour caresser l’animal et  demandé à sa maîtresse : « Comment s’appelle-t-il ? » Elle m’a répondu : «  Ce n’est pas un garçon, c’est une fille et elle s’appelle Margot ! » Je trouvais l’ânesse très jolie, j’ai posé beaucoup de questions à son sujet : « Quel âge a-t-elle, est-ce qu’elle mange beaucoup, est-ce qu’elle trotte ? » Tu la veux ? Elle est à vendre » m’a répondu la dame. «  Combien madame » ? «  Pas cher. Tu as des sous ? » Tristement j’ai dit «  Non ».

A ce moment mon père est arrivé. Apparemment il connaissait la dame qui lui dit : « Marius ! vos petits veulent m’acheter l’ânesse ! » Il répondit en nous regardant : «  Il ne manquerait plus que çà, vous croyez qu’avec les deux vagabonds que j’ai çà ne suffit pas ? ». Nous sommes restés un moment en contemplation devant Margot pendant que mon père parlait avec la visiteuse puis j’ai couru demander deux morceaux de sucre à ma mère pendant que mon frère cueillait une poignée d’herbe fraîche. Le mors qui lui entravait la bouche n’empêchait pas Margot de manger. J’aurais bien voulu lui ôter la bride mais je n’osais pas car mon père et la dame étaient tout près de là.

A la ferme nous avions trois chevaux, et dix vaches. Souvent des petits veaux naissaient mais nous aurions aimé avoir l’ânesse. Pour nous les petits, elle était à notre taille, dans le village nous aurions été les seuls à avoir une ânesse. Les copains auraient été jaloux.

Finalement la dame s’est rapprochée de la carriole, a détaché Margot pour remontée péniblement s’asseoir sur la planche qui lui servait de banquette, et prendre le chemin du retour, mais avant de partir elle  dit une nouvelle fois à mon père : « Alors Marius !  Je vous la vends l’ânesse pour les petits ? » Mon père a répondu : « Oh non ! ».

Alors elle s’est tournée vers nous, et nous dit : « Au lieu d’acheter des bonbons le dimanche, mettez les sous dans la cachemaille, dès que vous aurez la somme voulue je vous la vendrai !! ». Puis elle pris le chemin et nous l’avons regardée partir avec regret. Nous aurions bien aimé que notre père achète l’ânesse mais il avait dit non. Nous ne pouvions aller contre sa décision.

 Les jours passèrent. C’était la semaine avant Pâques et nous étions en vacances. Un vendredi après-midi ma mère nous dit : «  Regardez petits qui descend le chemin ! »  Elle avait vu au loin la dame avec Margot. Nous sommes sortis sur la terrasse. Elle était là sur le chemin. Nous sommes partis en courant à sa rencontre, tellement nous étions contents de revoir Margot ! Nous avons attrapé chacun un coté de la bride pour l’accompagner jusqu'à la maison, avec tous les honneurs dus à son rang ! Nous étions heureux ! Arrivée dans la cour la dame a attaché Margot au même endroit que la dernière fois. Et mon père est arrivé en camionnette, la fameuse Citroën qui roulait au gazogène ; c’est avec cette camionnette que l’été il amenait les légumes au marché de la plaine à Marseille.

Mon père descendis de la camionnette. Il nous a regardés avec un petit sourire au coin des lèvres, ce beau sourire qu’il avait lorsqu’il était content, et nous a dit : «  Voilà ! vous avez gagné, Margot  est à vous ! ». Avec mon frère nous nous sommes regardés ; nous n’osions pas y croire,  je demandé à mon père : «  C’est vrai ? » C’est la dame qui a répondu : « Oui ! c’est vrai elle est à vous ! Votre père l’a achetée ! » J’ai regardé mon père, il nous fit un signe de tête qui voulait dire oui. Nous étions fous de joie. C’était le plus beau cadeau qu’il pouvait nous faire. Nous ne l’avons pas embrassé pour le remercier car à notre époque, dans notre famille on embrassait notre père seulement le Jour de l’An, ou vraiment dans les grandes occasions, c’était ainsi. Cela ne voulait pas dire que nous ne l’aimions pas, mais un père aussi sévère que le nôtre était difficile à embrasser...

Aujourd’hui avec l’âge, je me revois souvent marcher a ses côtés sur le chemin de la ferme, je me demande quelle aurait été sa réaction si je lui avais pris la main... Aujourd’hui la plupart des enfants prennent la main de leur papa. A l’époque c’était impensable, à cause de l’excès de pudeur que nous avions. Maintenant je regrette de ne pas l’avoir fait.

Mais que nous étions heureux d’avoir l’ânesse ! J’ai demandé à la dame : «  et la carriole ? ». Elle m’a répondu : «  je vous en fais cadeau ! Mais surtout, prenez soin de ma fille ! » Mon père a répondu pour nous :  « Ne vous en faites pas, elle sera bien soignée ! ».

Mon père a raccompagné la dame chez elle en camionnette. Je n’ai jamais su qui était cette dame ni où elle habitait, ni comment elle s’appelait et je ne l’ai jamais revue.

Sitôt la dame partie nous avons dételé Margot et enlevé ses harnais. Comparés aux harnais de nos autres chevaux, c’étaient les mêmes en modèle réduit. Quand mon père fut de retour il nous indiqua l’emplacement où nous devions installer Margot dans l’écurie. Il y avait un endroit idéal pour elle, au fond contre le mur, à l’écart des autres chevaux qui auraient pu lui faire du mal. Le râtelier et la mangeoire étaient un peu hauts pour elle. Mon père nous dit qu’il en ferait faire à sa taille par le menuisier du village, Mr. Badeaud. Pour le moment elle mangerait dans une caisse à vendange.

Margot était un peu sale la dame ne devait pas la nettoyer souvent. Avec la brosse qui servait pour les chevaux, nous l’avons brossée de la tête à la queue. Une fois le nettoyage terminé, nous l’avons attelée à la carriole et nous voilà partis pour une première ballade. Nous étions assis sur la planche qui servait de banquette, mon frère tenait les guides. Nous étions heureux. Nous nous sommes promenés une bonne partie de l’après-midi, faisant halte de temps en temps pour lui cueillir un peu d’herbe fraîche, de la bonne que nous connaissions bien. Nous avions l’habitude d’en ramasser pour les lapins. Margot ne devait pas en manger souvent.

Après avoir fait le tour des chemins nous sommes rentrés à la bastide, nous l’avons dételée, après avoir rempli la caisse à vendange de bon foin, nous l’avons laissée tranquille pour qu’elle se repose de la promenade. Elle avait de petites pattes, et avait un peu trop marché.

Quelques semaines plus tard mon père arriva avec un boguet tout neuf chargé sur la camionnette. Il était très beau, de couleur rouge et noir. Il était fait spécialement pour atteler un âne. Il avait deux marchepieds, une belle banquette avec le dossier, sur le côté droit une petite manivelle pour les freins et derrière la banquette on pouvait mettre les provisions.

Mon père avait une idée derrière la tête en achetant Margot ! Certes, c’était pour nous faire plaisir, mais aussi pour autre chose. Il avait fait faire un boguet neuf, non seulement pour nous promener, mais également pour nous faire travailler.

Nous avions dix vaches laitières et tous les matins il fallait porter le lait au village, au hameau de La Barque qui se trouvait à environ quatre kilomètres de la bastide. En principe c’était un de mes grands frères qui l’emportait avec Nine, une jument qui n’arrêtait pas de trotter : pour monter au village elle mettait dix minutes ! Ou bien c’était mon père qui le portait avec la camionnette dès son retour du marché. Un jour il décida que nous assurerions ce travail avec Margot, le jeudi, ou pendant les vacances, et même celles d’hiver. J’étais le plus jeune pas trop doué pour les travaux des champs, c’est donc à moi que cela incomba.

Finies les grasses matinées du jeudi et des jours de vacances. Ma mère me réveillait très tôt car je devais être devant l’épicerie de la Barque avant neuf heures, il fallait atteler Margot au boguet. Mon grand-père se levait très tôt pour la nourrir en même temps que les chevaux. Dès que j’étais prêt à partir, un de mes grands frères chargeait les deux ou trois bidons de vingt litres chacun à l’arrière de la banquette.

 

Nous partions sur le chemin derrière la bastide, en direction de la route goudronnée qui va de Gardanne à Trets. Le chemin était long avant d’arriver à la route. Nous avons effectué les premiers voyages au début des grandes vacances. Le temps était beau, c’était l’été il faisait un peu frais le matin au départ mais après il faisait chaud. Margot avait de petites pattes, elle marchait lentement. Sitôt sur la route cela allait mieux, mais toujours à la même cadence. J’écoutais la chanson de ses petits sabots sur le bitume. Elle avait l’habitude d’avancer bien à droite, elle aurait pu marcher au milieu de la route, car à cette époque : il n’y avait pas de voitures ou si peu. Quelques paysans allaient aux champs, une ou deux bicyclettes, une voiture ou un camion de l’armée allemande : c’était l’occupation.

Le Hameau de la Barque se trouve au croisement de deux routes : la route nationale 96 qui va d’Aix en Provence à Toulon et celle de Gardanne à Brignoles. Dans le temps nous l’appelions, « les quatre chemins de la Barque ». A l’époque c’était simplement quatre chemins. Au centre du croisement, une grosse borne ronde servait de rond-point. Avec Margot nous devions dépasser la borne de quelques mètres en direction de Gardanne, faire demi-tour pour nous arrêter sur le côté droit de la route devant l’épicerie. L’épicière, ou son mari sortait pour décharger les bidons pleins, et remettre les vides. Nous n’étions pas toujours à l’heure. Enfin à une demi-heure près nous avions livré le précieux chargement, Nous pouvions prendre le chemin du retour.

Notre chargement avait une grande valeur, c’était les restrictions, les gens faisaient la queue devant les petits magasins d’alimentation pour obtenir un litre ou même un demi-litre de lait par personne. Le marché noir sévissait, mais le troc était un bon moyen de se procurer les choses dont on avait besoin, par exemple du lait ou du beurre contre du tabac, des tickets de textiles ou bien d'autres choses.

Nos dix vaches nous donnaient environ 150 litres de lait par jour. Avant de le mettre en bidons ma mère écrémait le dessus des seaux. La crème ainsi recueillie était versée dans deux barattes qui contenaient environ deux litres de crème chacune. Nous remplissions aussi à moitié deux ou trois bouteilles qu’il fallait agiter pendant une bonne demi-heure ! Enfin le beurre se séparait du petit lait et il restait dans la bouteille une petite motte d'environ 100 grammes de beurre blanc, que nous faisions sortir en tapant sur l’arrière de la bouteille. Nous faisions ce travail presque tous les soirs, cela permettait à mes parents de faire du troc !

Au retour le soleil était déjà haut, il commençait à chauffer. Margot prenait son temps. Quelquefois j’essayais vainement de lui faire comprendre qu’elle devait s’activer un peu plus. Je ne voulais pas la frapper fort; une petite tape sur la croupe suffisait à la faire accélérer, mais quelques mètres après elle reprenait son rythme. Quelqu’un a dit : « laver la tête à un âne, c’est perdre son temps et son savon. » Le voyage durait toute la matinée. Nous arrivions à la bastide pour le repas de midi. A table, mes frères se moquaient de moi. L’un disait : « Tu as fait bon voyage avec ta copine Margot ! » Un autre ajoutait : « Ils font une belle paire tous les deux ! » Mon père mettait un terme aux moqueries, mais chacun avait un petit sourire en coin qui voulait en dire long... même mon père ! Ma mère me faisait un signe de tête qui signifiait : «  Ne les écoute pas ». Maman était toujours là pour me protéger, moi son petit dernier, “le caganis ” comme l’on dit en Provence..

Aux vacances de Noël certains matins il faisait très froid, cependant il fallait partir. La gelée blanchissait les champs et les flaques d’eau sur le chemin étaient recouvertes de glace. Je posais une couverture sur le dos de Margot et je m’enroulais dans la mienne. J’avais froid aux jambes avec mes culottes courtes, une vieille paire de chaussettes en guise de gants, un gros cache nez autour de la tête. Lorsque le soleil était un peu plus haut il faisait moins froid, mais les jours de mistral c’était insupportable. Le mistral est un vent qui pénètre partout, il n'y avait aucun abri pour se protéger. A l’aller, Margot marchait contre le vent, la pauvre avait froid elle aussi. Elle avait le poil hérissé, de la buée lui sortait des naseaux à chaque respiration.

Pour avoir moins froid et m’abriter un peu du mistral, je me couchais en chien de fusil sur le plancher du boguet. Au retour, nous avions le vent derrière, nous le sentions moins et pour me réchauffer je descendais du boguet et marchais à côté de Margot. Elle devait se sentir moins seule à me savoir auprès d’elle. Parfois il se mettait à pleuvoir, je mettais vite la couverture sur son dos pour qu'elle ne prenne pas froid, moi la mienne sur ma tête. Il me tardait d’arriver à la maison, et sûrement elle aussi. Quand nous arrivions, si Margot était mouillée je la bouchonnais avec de la paille, je remplissais son râtelier de bon foin, elle le méritait bien. S’il pleuvait avant le départ, mon père ne nous laissait pas partir, s’était mon frère aîné qui se chargeait de la livraison avec la camionnette.

Tous les matins en période de grandes vacances cela se passait ainsi, du lundi matin au samedi. Le dimanche matin avec mon frère Noël nous devions nettoyer l’écurie des chevaux. Nous étions libres seulement le dimanche après-midi. Après le repas nous étions prêts, vêtus de notre costume marron de la communion solennelle, les cheveux bien coiffés, nous étions beaux comme deux sous neufs mais le plus dur restait à venir : obtenir de notre père l’argent de notre dimanche.  C’était tout un cérémonial, nous n’osions pas le lui demander. Mon frère ne demandait jamais rien. Il m’a toujours envoyé en première ligne, même plus tard lorsque nous sommes devenus adultes. Je faisais des signes à ma mère pour qu’elle demande : « Marius tu ne donnes pas les sous aux petits !  Ils attendent ! ». Il nous donnait alors juste de quoi aller au cinéma et acheter des bonbons, mais au lieu d’acheter des bonbons, nous achetions des cigarettes au détail que nous fumions en cachette ! Nos sous en poche nous montions au village par la route pour ne pas salir les chaussures, mon père aurait pu nous y amener avec la camionnette, mais non ! Nous allions à pied, comme d’habitude, le soir il fallait rentrer à vingt heures au plus tard.

Un jour, mon père trouva que l’après midi ma copine Margot et moi ne faisions pas grand chose, aussi chercha-t-il un moyen de nous faire travailler. A cette époque le travail de maraîcher se faisait pratiquement tout à la main. Pour semer haricots, petits pois, et bien d’autres graines, nous avions une petite charrue bien pratique. Elle avait deux bras, un petit soc et une roue à l’avant, elle servait à ouvrir les sillons pour planter les graines, mais à l’inverse d’une charrue il fallait la pousser, tout en suivant un cordeau pour faire les raies bien droites, c’est pour cette raison que nous l’appelions le “ pousse- pousse ” de son vrai nom “ planet ”. Un de mes frères eut l’idée d’atteler Margot au pousse-pousse. Il en parla à mon père et trouva le moyen de fabriquer un petit palonnier de manière à atteler Margot devant le pousse-pousse, et le transformer en charrue. Cet engin réglable en largeur, avait plusieurs outils adaptables dont deux lames qui ressemblaient à des raclettes et servaient à couper l’herbe et aérer la terre.

Nous voilà donc un beau jour partis, ma copine et moi, dans les champs d’ail, de haricots, de tomates, et bien d’autres. Margot n’avait aucune peine à tirer sa petite charrue, je tenais le pousse-pousse juste un peu enfoncé de manière à couper les mauvaises herbes. Mon frère Marius avait eu une drôle d’idée, il aurait mieux fait de se taire. Mon père était content de nous voir travailler, car il ne pouvait pas supporter de voir quelqu’un ne rien faire. Les champs étaient grands, à raison d’un voyage par raie, les après midi aussi étaient longs.  Un champ terminé il fallait en commencer un autre, lorsque nous étions passés dans tous les champs de légumes, l’herbe avait repoussé dans le premier, il fallait recommencer. J’en arrivais à regretter d’avoir demandé à mon père d’acheter Margot.

Parfois nous faisions une petite trêve. Nous restions de longs moments à l’ombre d’un arbre, je lui coupais un peu d’herbe fraîche, et je lui disais parfois avec colère : « Si tu n’étais pas là, je serais peut être dans la colline, à chercher les nids de pies ou d’écureuils ». Je lui avouais que je commençais à en avoir marre de toujours la suivre, de toujours la voir de derrière : « C’est à cause de toi si je travaille toute la journée ! ». Elle n’était pas contrariante, elle me regardait avec ses yeux doux, comme pour me dire : « Je n’y suis pour rien, moi ! Je subis, comme toi ! ». Alors je lui disais : « Si au moins tu pouvais parler ! Tu me raconterais ta vie d’ânesse, d’où tu viens, où tu es née, quel âge tu as, si tu as connu des copains ânes ? ». Parfois elle secouait la tête comme pour me dire non ! En réalité elle se secouait les oreilles pour en chasser les mouches, alors je lui disais : « Allez zou ! On redémarre, puisque tu ne veux rien me dire. Tu es une petite cachottière ». De temps en temps elle se mettait à braire, comme pour me répondre, à moins que ce soit pour appeler un copain ?  

  Un soir, à table mon père me dit : « A partir de la semaine prochaine pour les vacances de Pâques, tu porteras le lait au village ! ». Jetais content de changer d’itinéraire. La distance était à peu prés la même mais le chemin muletier était moins long et la route moins exposée au mistral. Nous aurions moins froid et j’étais content de montrer Margot aux copains. Tous n’avaient pas une ânesse, et un joli boguet !. Je n’avais pas de bicyclette comme certains de mes camarades dont les parents étaient plus aisés, mais j’avais ma copine Margot !

Donc aux vacances de Pâques nous voilà partis, Margot et Marcel les deux inséparables, faire la livraison à l’épicerie du village. Mon travail terminé je faisais le tour de la place pour me faire voir des copains. L’un d'eux montait à côté de moi sur la banquette, je lui donnais les rênes pour faire un tour de place. Ils étaient plusieurs à attendre, mais je n’avais pas tellement le temps et je leur promettais de leur laisser conduire Margot le lendemain, mais pas gratuitement : 5 centimes le tour ! Quelques-uns étaient d’accord. Sur le chemin du retour je comptais dans ma tête : quatre tours me feraient le prix d’une place au cinéma, dix tours 50 francs soit la place de cinéma plus deux cigarettes. Il m’en resterait encore pour des bonbons !

Le lendemain matin après la livraison, certains de mes copains m’attendaient sur la place du village. Faire le tour du cours était un peu voyant, alors j’ai eu une idée : à l’entrée du village il y avait un jeu de boules, j’allais y conduire  Margot et la dételer du boguet, pour qu’ils puissent la monter à tour de rôle, après m’avoir donné leurs 5 centimes. Je tenais Margot par la bride et faisais faire un tour du jeu de boules à chacun, mais il était interdit de donner des coups de talon dans les flancs de Margot. Ce manège dura quelques jours, quatre ou cinq tours tous les matins, m’avaient enrichi de quelques francs..

Mais cela ne dura pas. Quelqu’un avait du avertir mon père du manège. Un midi, alors que nous étions tous à table, celui-ci me dit : « Alors Marcel, il paraît que tu fais le forain ambulant maintenant ! Tu dételles Margot et tu promènes tes copains sur le jeu de boules ! De plus tu les fais payer 5 centimes le tour ! Tu deviens “ fada ” mon petit ! Tu crois que j’ai acheté l’ânesse pour t’amuser ? » Puis il ajouta : « Margot est faite pour travailler ! Comme toi d’ailleurs ! Fais bien attention que cela ne se reproduise plus, sinon tu auras affaire à moi ! » Il ne plaisantait pas, mais il ne m’a pas confisqué les sous que j’avais gagnés. Une fois de plus mes frères se moquèrent de moi. Pendant que mon père parlait je n’osais pas le regarder : je gardai le nez baissé sur mon assiette. Il était face à moi comme toujours, et je m’attendais à recevoir une gifle. Il avait le bras long et je trouvais que la table n’était pas assez large pour ma sécurité. Mes frères eux, étaient loin de mon père mais aucun ne voulait changer de place avec moi !

A la fin des vacances, lorsque je reprenais le chemin de l’école, Margot restait à l’écurie ou attachée à un piquet avec une longue corde pour qu'elle puisse paître. C’était mon grand-père qui la nourrissait le matin en même temps que les chevaux : Nine, une jument de selle que je montais de temps en temps lorsque mon père n’était pas à la maison, Kiki un beau cheval blanc, Paquita fille du couple Kiki et Nine, et Le Blond le deuxième poulain. Paquita était une fine et belle pouliche, elle avait une robe marbrée. Le Blond était de couleur marron clair avec une crinière blonde, il était magnifique.

Pendant les périodes scolaires, nous allions livrer le lait seulement le jeudi matin. Comparé à moi elle avait la belle vie Margot ! Le soir lorsque je rentrais de l’école j’allais la voir. Mon frère Noël ne s’occupait plus d’elle, mon père le faisait travailler au jardin, car il était doué. Il a toujours été très fort en tout. A l’école il travaillait très bien, il aurait pu continuer les études. Mon autre frère Paul, travaillait bien aussi à l’école. Mais mon père ne voulait pas de diplôme dans la maison, seulement des bras pour travailler la terre. Mon frère aîné et moi nous n’aimions pas l’école, dommage pour Paul et Noël..

Les mois passèrent ... Nous allions toujours porter notre marchandise au village. Un jour du mois d’août, Margot eut de la peine à marcher. En cours de route elle s’arrêtait, ce qu’elle ne faisait pas d’habitude. Elle n’avait jamais été très rapide avec ses petites pattes, mais elle ne s‘arrêtait pas en cours de route. Ce jour là elle était essoufflée, elle avait de la peine à respirer. Tant bien que mal nous sommes rentrés à la maison. J’ai dit à mon père : «  Papa, Margot doit être malade ! Elle a de la peine à respirer ». Il lui toucha les oreilles et il me dit : « Elle sont froides ! Tu as raison, elle est malade ! ». Le lendemain le vétérinaire d’Aubagne vint examiner Margot, il prit sa température avec un gros thermomètre ; il regarda ses yeux, et sa langue. Avec une espèce d’entonnoir qu’il mit contre son ventre il écouta battre son cœur. Il dit à mon père le nom de la maladie, un nom barbare, puis il se tourna vers moi et me dit : « Elle est vieille, ta Margot ! Elle a besoin de repos ! ». Je lui demandai : « Elle va mourir ? ». Non ! Me dit-il :  « Mais elle est vieille, et lorsqu’on est vieux on risque de mourir !  Tu l’aimes, ta Margot ! ». A quoi je répondis : « Oh oui ! C’est ma grande copine ! ».

Souvent je la sortais de l’écurie pour qu’elle voie le soleil. Elle avait de la peine à rester debout, elle se couchait dans l’herbe son souffle était court ; je me couchais auprès d’elle et mettais ma tête sur son cou, comme sur un oreiller, je la cajolais. De temps en temps elle poussait comme un gémissement rauque, elle avait le regard triste. Je ne sais pas si ma présence la soulageait, je ne voulais pas qu’elle meure. Je lui parlais de tous les voyages que nous avions faits tous les deux, sous le soleil, sous la pluie ou dans le froid, combien de champs nous avions travaillés avec le pousse–pousse. En fin d’après midi je l’aidais à se lever car elle avait de la peine à le faire seule, je la rentrais dans l’écurie, je lui coupais un peu d’herbe qu’elle touchait à peine. Je lui donnais un ou deux grains de sucre, je plaçais un seau d’eau fraîche dans le coin de la mangeoire. Elle se couchait sur la paille pour la nuit, je la caressais encore une fois, puis je rentrais à la maison le cœur gros….

Quelques jours plus tard, un matin en allant donner le foin aux chevaux, mon grand-père qui lui se levait le premier, a trouvé ma copine morte. Quand je me suis levé, ma mère m’a dit : « Marcel ne pleure pas, Margot est morte cette nuit ». Je suis allé la voir à l’écurie en pleurant. Elle était là, couchée dans la paille. En larmes je me suis mis à genoux près d’elle, je l’ai caressée une dernière fois, elle était déjà froide. Mon grand-père a essayé de me consoler : « Elle était vieille, tu sais ! ». Puis il me fit sortir de l’écurie. Le même jour mon père nous fit creuser un grand trou au bout du champ derrière la maison. Vers le soir ils l’ont enterrée, je ne voulais pas la voir, je suis resté avec mon chagrin auprès de ma mère.

Les jours les mois les années ont passé... Aujourd’hui je suis un vieux bonhomme, mais je n’ai jamais oublié mon ânesse, celle avec qui j’ai partagé une partie de mon enfance. Oui je l’aimais, c’était plus qu'une ânesse, c’était ma Copine Margot. Ma grande Amie…

 

Récit vécu en 1946. D M.

 
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