Mon premier lapin

 

 

Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours aimé la chasse. Des quatre frères, nous n’étions que deux à partager cette passion. Mon père aussi chassait mais il n’était pas un bon chasseur. Ce qu’il aimait c’était les parties de chasse avec les amis, toute une équipe de solides mangeurs qui se retrouvaient après une heure ou deux de chasse autour du cabanon de l’un d’eux. Ils s’attablaient pour un repas pantagruélique composé de toutes sortes de victuailles, et de vin. Ce n’était pas l’époque où les gens buvaient des grands crus, mais du gros rouge qu’ils produisaient eux-mêmes. Mon père n’était pas buveur, mais il aimait cette ambiance entre chasseurs, dont la plupart étaient des mineurs de fond, ou des paysans comme lui. Tous de bons vivants. Certains d’entre eux furent des figures dont le passage a marqué le village

 

Dans notre Provence la chasse se limitait essentiellement aux lapins de garenne très abondants. Pendant la guerre ils avaient eu le temps de proliférer, certains chasseurs ne disaient plus :" Je vais chasser un lapin " mais " je vais chercher un lapin ! ". Ils ont pratiquement disparu de nos jours. Ils avaient un goût qu'on ne trouvait nulle part ailleurs. C’est qu’ils se nourrissaient de plantes aromatiques très fortes, thym, romarin, sarriette, et bien d’autres plantes des collines provençales qui leur donnaient cette saveur incomparable. 

 

         Marius, mon frère aîné, était un fort chasseur de lapin, il était vraiment doué. Il m’emmenait souvent avec lui. Je portais la musette qui lui servait de gibecière. La règle était que je devais toujours me tenir à quelques mètres derrière lui, jamais sur le côté ni devant, par mesure de sécurité. En fin de chasse je portais souvent plusieurs lapins, la lanière de la musette me sciait l’épaule, mais je le suivais quand même. J’avais du plaisir à l’observer.

 

Notre chien était un bâtard qui répondait au nom de (Pied Blanc). Il avait une robe blanche et marron avec le bout des quatre pattes blanc. Lorsqu’il flairait un lapin mon frère le comprenait, moi aussi d’ailleurs. Par gestes, Marius me disait de ne pas bouger ou bien il me faisait signe de passer de l’autre côté de la broussaille et de faire du bruit afin que le lapin sorte dans sa direction. Avec intérêt je regardais le chien : à l’approche du lapin, il ralentissait, marquait un temps d’arrêt, puis il s’envoyait comme pour l’attraper. A ce moment là le lapin sortait à la vitesse de l’éclair. Du coin de l’œil je voyais mon frère épauler, le coup partait " Pan ! " il était rare qu’il tire deux coups sur le même lapin. Après plusieurs cabrioles l’animal s’immobilisait : il était mort. Alors je partais en courant le ramasser, mais cela me faisait de la peine qu’il soit mort. Je le faisais sentir au chien qui le mordillait de joie. Avec un pouce j’appuyais au bas du ventre pour vider la vessie afin que la chair ne prenne pas l’odeur de son urine.

Mon frère rechargeait son fusil, il me donnait la douille vide encore fumante ; j’aimais l’odeur de la poudre; après l’avoir humée plusieurs fois je l’enfilais au bout d’un de mes doigts, il m’arrivait d’en avoir une main complète, mais il y avait un lapin de plus et la musette se faisait plus lourde.

 

         En 1948, quand j’eus seize ans, mon père m’offrit mon premier permis de chasse, (100 FR de l’époque = 0,15 €). Depuis des années j’attendais ce moment : tenir un fusil entre mes mains sans avoir à craindre le contrôle d’un garde chasse. Car il m’était arrivé de chasser sans permis en cachette de mon père, et d’avoir été verbalisé une fois par un garde fédéral ! Pouvoir enfin aller chasser avec mon frère Marius, ne plus le suivre mais marcher à quelques mètres sur le côté. Ma première ouverture fut une catastrophe, j’avais manqué une vingtaine de lapins et mon frère était en colère. Il me disait : " Mais ne tire plus ! Tu as vidé une cartouchière sans tuer un seul lapin ! Arrête !! " Il avait raison car à cette époque les cartouches étaient chères, personne ou presque ne les achetait, tous les chasseurs les fabriquaient eux-mêmes.

 

C’était tout un cérémonial : le soir après le repas mon frère sortait une grande boîte en bois contenant tous les outils pour le chargement des cartouches. Au préalable il fallait protéger la table avec des vieux journaux. Mon frère avait confectionné un morceau de bois percé de vingt trous pour maintenir les douilles vides. Le diamètre des trous correspondait à celui des cartouches de calibre douze. Les douilles neuves aussi coûtaient cher et nous rechargions celles qui avaient déjà servi deux fois mais pas plus car elles commençaient à se fendre sur le côté et cela pouvait être dangereux pour le chasseur.

 

 Le premier travail consistait à extraire la vieille amorce à l’aide d’un long clou et un petit marteau et d’en introduire une neuve à la place. Il y avait deux sortes d’amorces : les longues et les plates. Les longues étaient supérieures : à la percussion elles enflammaient mieux la poudre T mais les plates revenaient moins chères. Les douilles calées dans les trous du bois, mon frère exécutait le délicat travail de chargement à l’aide d’une petite cuillère cylindrique en cuivre gradué appelée « chargette » (pour le calibre douze il fallait la régler à deux grammes vingt) Ensuite je faisais délicatement descendre dans chaque douille un carton blanc sur la poudre au fond de la cartouche sans trop compresser : une cartouche trop compressée provoque au moment du tir un puissant recul qui se répercute dans l’épaule mais n’améliore pas le rendement de la cartouche. Par-dessus je disposais une bourre grasse, en feutre imbibé de suif que j’enfonçais également avec précaution (très important, la qualité de la bourre !) .C’était la partie la plus délicate du travail.

  

Une autre chargette servait à verser le plomb meurtrier. En principe, pour la chasse que nous pratiquions, nous utilisions du huit ou du dix, la dose était de trente deux grammes. Dans une cartouche chargée avec du plomb de huit il y a environ 350 plombs : " Pauvre petit lapin ! " Après avoir placé le dernier carton sur le plomb il restait le sertissage; pour cela il fallait fixer la sertisseuse au rebord de la table, introduire la cartouche dans l’instrument et tourner la petite manivelle quelques tours sans que le rebord de la douille fasse des plis. La cartouche était terminée ; restait à inscrire le numéro du plomb sur le carton, elle était prête à l’emploi.

 

Mon père avait toujours dit que lorsqu’il prendrait sa retraite il aurait deux ou trois truies pour élever des porcelets et ferait des plants sous châssis qu’il vendrait à des jardiniers. Dans ce but, dans les années 40 il fit l’acquisition d’une petite maison, un gros cabanon avec un enclos, un grand jardin, au quartier du Vallon, l’un des plus jolis quartiers du village. Il y avait quelques cabanons et des petits jardins potagers cultivés par des mineurs. C’était le seul coin du village où, l’été, on pouvait trouver de la fraîcheur car le ruisseau du grand Valla coulait à proximité.

 Tous les jours, juste avant le repas de midi, mon père avait décidé que nous fabriquerions des parpaings : l’aggloméré en ciment n’existait pas encore. Nous voilà donc tous les quatre sur la terrasse devant la maison à faire une grosse gâchée à la main, pour nous mettre en appétit, comme il disait. Deux longs madriers parallèles posés sur chant avec des séparations aux dimensions du parpaing, les cases remplies et bien damées, et le travail était fini. Le lendemain à la même heure nous écartions les madriers, les parpaings étaient prêts à l’emploi. Mon père trouva qu’on pouvait en fabriquer plus car nous avions pris le coup et nous allions très vite. Il nous fit ajouter deux madriers supplémentaires et plus tard un troisième ; à cette cadence il y eut vite une centaine de parpaings.

 

Ma mère avait un oncle maçon à la retraite qui habitait Marseille. Mon père s’entendit avec l’oncle pour la construction de la petite porcherie dans l’enclos du cabanon. Après avoir transporté tous les parpaings avec le cheval et le tombereau, il fallut réaliser les fondations de l’ouvrage qui devait abriter les petits cochons (nourigons), en Provençal.

 

A la belle saison, l’oncle de Marseille commença les travaux. Mon père m’avait désigné pour porter, tous les midis, sur le chantier, le repas que ma mère avait soigneusement préparé. Tous les jours, je partais donc avec le fusil et la musette en bandoulière, le goulot de la bouteille de vin rouge dépassant. Je devais ressembler à un trimard de l’époque. De la ferme au cabanon il y avait environ 2 kilomètres. Je passais par des chemins charretiers puis je suivais le ruisseau sur une bonne partie du chemin.


 L’oncle n’était pas très commode, il ne fallait pas que j’arrive après que l’horloge du village eut sonné midi. C’était un de ces vieux italiens grincheux et nous n’étions pas trop copains tous les deux, mais il fallait y aller, mon père avait parlé ! Les travaux durèrent plusieurs mois. Fin octobre, je n’avais toujours tué aucun lapin. Je les manquais tous, Marius me disait : " J’ai trouvé pourquoi tu les manques tous ! Ils vont trop vite ! " Et il se mettait à rire.

         Moi je riais jaune. Pour trouver une excuse, je disais : " ça doit venir des cartouches ! " Il me répondait en riant : " Nous avons les mêmes ! Dis plutôt que tu as un problème ou l’œil tordu ! Mais ne désespère pas ! Tu verras que d’ici une dizaine d’années tu finiras par en tuer un ou alors il aura une crise cardiaque de la peur ! " Il s’amusait à me galéjer, mais au fond il avait de la peine pour moi. Il voyait que je n’osais plus tirer lorsqu’un lapin partait devant le chien. Il le tuait, et me disait : " Et alors ! Tu ne tires pas ? " Je répondais : " Je ne l’ai pas vu sortir ! " En réalité j’avais peur de le manquer.

 

         Tous les midis, en portant la musette à l’oncle constructeur de chef-d’œuvre, j’emmenais avec moi notre chien. Je chassais le long du ruisseau, surtout au retour, car j’avais plus de temps. Souvent le chien faisait partir des lapins, mais ils avaient leurs terriers tout près, dans le contre du ruisseau, ils sortaient rarement dans les champs à découvert. Au cours de la saison de chasse il lui arrivait d’attraper des lapins gîtés au soleil. Ce jour là il se mit à l’arrêt contre le talus du ruisseau; je me tenais prêt au cas où le lapin sortirait vers moi. Il jaillit et j’entendis son cri : le chien l’avait attrapé. Il sortit de la broussaille, le lapin dans la gueule. Je le lui pris avec une caresse pour le récompenser. Il me le donna sans difficulté.

 

         C’était une belle bête et j’étais content d’avoir enfin mon premier lapin. Je réfléchis un moment et me dis : " Il n’a pas de plomb, lorsque ma mère va le dépecer, elle verra les morsures du chien mais pas de plombs sur le corps ". J’eus une idée : je posai l’animal à une dizaine de mètres dans le champ, j’attendis que le chien entre dans le ruisseau pour qu’il ne me dérange pas, puis je tirai un coup de fusil; le lapin sauta sous l’impact. Le chien revint et alla le chercher, il le mordilla à nouveau et me le rapporta. Mon pauvre lapin était tout démantibulé, j’avais tiré de trop près : il n’était vraiment pas beau à voir mon petit Jeannot lapin ! Je le plaçai dans la musette et rentrai à la maison. En principe lorsque j’arrivais tout le monde était à table, ils étaient souvent à la fin du repas. J’étais content de leur montrer que j’avais enfin réussi à tuer mon premier lapin. Je redoutais surtout mon frère Marius. Je savais qu’il me poserait des questions, où je l’avais tué, comment, etc.

 

Mon père et mes autres frères Paul et Noël ne comprenaient pas grand chose à la chasse. J’entrai dans la cuisine mon lapin à bout de bras et dit à ma mère. 

 

---- Tiens maman ! Je t’ai apporté le repas de ce soir ! Tu as vu   comme il est beau ! "

Mon frère Noël me dit avec une pointe de jalousie :

---- C’est un lapin ! Sans plus ! "

---- Oui ! D’accord, ce n'est pas un lièvre, mais c’est moi qui l’ai  tué !       

---- Marius, comme prévu m’interroge :

---- Où tu l’as tué ? 

---- Au bord du ruisseau du vallon, le chien l’a bourré et il est    sorti dans le champ de luzerne de Madeleine Bert, à cent à l’heure ! Je l’ai bien laissé partir, à vingt cinq mètres environ, pan ! Je lui ai lâché le coup de fusil ! Il a fait une sacrée cabriole !

---- Fais-moi le voir !

Je commençais à rougir, je n’étais pas à mon aise, je tendis le lapin, il le palpa deux ou trois fois, il me regarda et me dit 

---- Marcel ! Tu nous prends pour des couillons !  Tu t’imagines que je vais te croire ! Raconte çà à Paul et Noël, mais pas à moi ! 

---- Je vais te dire moi comment tu l’as tué, d’abord tu ne l’as pas tué ! C’est le chien qui l’a attrapé ! Je lui réponds en colère !

---- Comment tu le vois ? Tu y étais pour dire cela ? " Mais il  continue

---- Ensuite tu l’as mis dans le champ et tu lui as tiré un coup de fusil !  C’est à croire qu’il était caché dans un coin du ruisseau et qu’il avait tout vu !  Il ajoute : "

---- Tu me dis que tu l’as tué à une vingtaine de mètres ! 

---- Oui ! Ou plus, je n'ai pas compté ! " Il ajoute : "

---- Menteur ! Tu l’as tiré presque à bout portant ! A vingt mètres il n’aurait pris que quelques plombs ! Là, tu lui as foutu les 32 grammes, à tel point qu’il est disloqué comme un pantin de guignol ! ".

 

 Mes frères éclatèrent de rire, Noël dit d’un air moqueur digne du grand Raimu : " Nous avons un frère, tueur de lapins morts ! " Paul reprit : " Mort et farci aux plombs ! "  Mon père ne disait rien mais il riait sous cape, même mon grand-père riait. Ma mère vit mon embarras, elle vint à mon secours, elle dit : " Après midi je le prépare pour le faire cuire, je vous dirai s’il est abîmé " Puis à moi, avec son joli sourire, elle me dit : " Ne les écoute pas, assieds-toi et mange avant que tout ne soit froid, tu dois avoir faim ! ".

 

         Le soir même à l’heure du repas tout le monde attendait le verdict de la cuisinière, Marius demanda : " Alors, maman, tu as fait cuire le lapin ? ".  Ma mère coupa court et répondit : " Non, il n’est pas assez gros pour nous tous, j’attends d’en avoir un autre pour les cuire ensemble ".

 

         Le lendemain ma mère me demanda : " Pourquoi as-tu fais croire que tu as tué ce lapin, je crois que ton frère a raison, il n’y a pas grand chose à récupérer, les deux cuisses et un morceau de râble, le reste je l’ai donné aux chiens ! ". Elle ajouta : "Ce n’est pas joli de mentir ! " Je lui répondis : " Oui tu as raison, mais c’était le premier lapin que je rapportais à la maison, j’étais tellement content que j’ai inventé cette histoire ! Ce n'est pas un gros mensonge ! ".

 

Quelques jours plus tard ma mère mijota un bon civet dans la grande marmite en terre cuite qu’on utilise pour les daubes et les civets, avec les arômes de Provence, du thym, de la sarriette, en provençal " lou pébré d’ail".  Cela embaumait toute la pièce ; mon frère Marius ne manqua pas de demander  a ma mère : " Tu as mis celui de Marcel avec ? ". Elle lui répondit : "Oui ! En partie ! ". Puis il ajouta en s’adressant à mon grand-père : " Fais attention aux quelques dents qui te restent, Pépé, certains morceaux risquent d’avoir pas mal de plombs ! ". Grand-père se mit à rire, les autres aussi. Pendant le repas, bien entendu on retrouva quelques plombs, et ce fut l’occasion d’une moquerie supplémentaire : au premier plomb trouvé, un de mes frères s’exclama, dans le parler du Midi : " Té ya na un ! ", en le faisant tinter dans le fond de son assiette : " Té ! Encore un ! Té ! Encore un autre ! ". Marius continuas et dit : " lorsque nous en aurons trouvé environ 300, il y aura le compte ! ". Noël ajouta : " Marcel ! Tu pourras les récupérer pour en faire une cartouche ! Comme cela tu feras deux coups avec la même ! ".

 

         Les années passèrent. Je suis devenu un bon fusil, pas autant que Marius; lui il avait un don, il avait le sens de la chasse et il était très adroit. Dans les années soixante, le lapin avait pratiquement disparu de nos collines à cause de la myxomatose. Après m’être équipé de chiens d’arrêts (pointer) je me suis mis à chasser la plume. Je ne chassais plus que la bécasse, cet oiseau mystérieux, au nom savant de « scolopax rusticola ».La chasse à la bécasse est pour moi et bien d’autres chasseurs, la plus belle des chasses. Elle est passionnante!... Après avoir lu plusieurs livres sur ce genre de chasse, sur le comportement de l’oiseau, où et quand le chasser, j’étais devenu un bon bécassier. Je connaissais tous les coins appelés (remises), j’allais chasser aussi dans bien d’autres départements renommés, je la chassais et la respectais en même temps, car c’est un oiseau mythique. Ma campagne de chasse dura 42 ans.

 

Un jour de printemps 1981 je suis tombé malade, une maladie très grave suivie de plusieurs interventions chirurgicales, (18 au total), un long coma, des arrêts cardiaques, de longs mois d’hôpital, puis un miracle :

une résurrection et le retour à la maison. Les années passèrent, je pris à nouveau un permis de chasse, mais la maladie m’avait marqué, je n’avais plus le feu, cette envie de chasser, j’avais compris la valeur de la vie, je n’étais plus le même homme, je respectais la nature, je ne marchais plus sur une fleur des champs, je regardais voler les oiseaux, vivre les bêtes, vivre la nature.

 

 Je n’avais plus de chien de chasse, seulement un petit chien qui répondait au nom de Rocky, il était pour ma femme et moi un compagnon, il était très intelligent. Autour de la maison il y avait un grand terrain où vivaient quelques lapins rescapés de la myxomatose. Je l’entendais souvent aboyer contre les lapins cachés au fond de leurs terriers. Un matin pour lui faire plaisir je repris le fusil. A quelques dizaines de mètres de la maison se trouvait un grand roncier. J’avais souvent vu un lapin aux alentours.

 

  A l’approche du roncier, Rocky me fit comprendre par son comportement que l’animal était au gîte. Le chien se faufila entre les ronces en aboyant quelques fois. Le lapin sortit à toute allure dans le champ de luzerne, pour aller à son terrier. Il fit un grand demi-cercle autour de moi, il était pratiquement immanquable, je le pris dans la mire du fusil, je voyais la peur dans son œil noir, j’avais le doigt sur la détente, prêt à tirer. Je ne sais pas ce qui s’est passé en moi, quelque chose me disait : " Marcel ne tire pas ! Tu vas lui faire du mal ! Ne lui ôte pas la vie, cette vie pour laquelle tu as tant lutté pendant des mois !". Je baissai le fusil, je regardai le lapin courir au travers du champ pour sauver sa peau et regagner son terrier.

 

J’avais le sourire aux lèvres, j’étais heureux de ne pas avoir tiré. En pensant à mon frère Marius, j’ai ouvert mon fusil, sorti les deux cartouches et rappelé Rocky qui poursuivait le lapin : " Allez, Rocky, viens, on rentre à la maison. C’est fini, Pépé ne chasse plus !  Dorénavant nous viendrons nous promener avec une canne en guise de fusil ". J'ai rangé le fusil à son râtelier, et je n’ai jamais plus chassé.

 

Aujourd’hui avec le recul des ans, je me demande comment j’ai pu tuer autant de bêtes, ne pas m’apercevoir qu’elles avaient une vie, qu’elles faisaient partie de la nature, comme moi, comme nous, que la terre n’appartenait pas uniquement aux hommes. Je regrette cette tuerie, d’avoir fait souffrir des animaux, il m’arrive de leur demander pardon, mais le mal est fait…

 

 

 Mon père n’a pas eu le bonheur de réaliser son rêve à la retraite. Il nous a quittés en 1949 à l’âge de 45 ans. Les locaux tout neufs qui étaient destinés à recevoir les cochons ne furent jamais utilisés. Marius, mon professeur de chasse, nous quitta lui aussi 20 ans plus tard à l’âge de 45 ans….

 

Je n’ai pas tué mon premier lapin…. J’ai épargné la vie du dernier.

Mais cela ne répare pas le mal que j’ai fait durant 42 années de chasse…

 

 Récit Vécu en 1946 

 Fuveau 2003

 
Sortie