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Du Plein
Soleil Aux Ténèbres
Après la fin
de la guerre, en 1946, mon frère aîné se maria.
Mon père qui à cette époque était déjà très
malade, bien qu'il n'ait que quarante deux ans
décida de lui laisser la ferme, pour ne
s’occuper que du commerce de fruits légumes et
poissons que nous avions au village. Nous voilà
donc de nouveau demeurant à Fuveau. Mon frère
Noël et moi étions heureux de ne plus être à la
campagne, car ainsi nous pouvions voir les
copains et les copines, et puis surtout finis
les travaux des champs, le nettoyage des
écuries, l’herbe aux lapins, et bien d’autres
travaux qui nous incombaient malgré notre jeune
âge .
Mais cela ne
dura pas longtemps car mes parents avaient jugé
bon de nous faire embaucher à la mine de
Gréasque comme tous les jeunes de notre âge pour
bénéficier plus tard d'une retraite. Nous voilà
partis au bureau d’embauche... Après avoir passé
la visite médicale nous fûmes déclarés bons pour
le service, et à partir de ce jour, commença mon
versement à la caisse des retraites. Je fus
affecté, comme tous les débutants de mon âge au
criblage. Mon frère Noël eut plus de chance que
moi : il fut affecté à la chaufferie, où une
grande chaudière servait à faire de la vapeur
pour la machine qui montait et descendait la
cage au fond de la mine.
Au crible
plusieurs jeunes avaient mon âge : c'étaient des
anciens camarades d’école qui étaient tous
prédestinés à faire le mineur de fond, car à
l’époque à l’école de Fuveau, nous étions, Noël
et moi, les deux seuls fils de paysans. Il y
avait trois cribles : un au nord, un au sud et
un à l’est. Les cribles étaient de grandes
structures métalliques surélevées au-dessous
desquelles se trouvaient les voies ferrées où
les wagons étaient remplis de charbon par des
goulottes. Le criblage consistait à trier à la
main les pierres mêlées au charbon qui avait
auparavant été sélectionné par des tamis énormes
qui faisaient un bruit infernal.
Le charbon
arrivait sur trois bandes transporteuses
différentes : la bande des chatilles, celle des
grelassons et celle des roches. De chaque côté
de la bande se tenait une dizaine de femmes plus
ou moins jeunes toutes vêtues de noir, comme
celles des pays islamiques, car en plus du bruit
il y avait beaucoup de poussière. Au passage de
la toile elles triaient les pierres qu'elles
jetaient dans de gros entonnoirs qui se
trouvaient près d'elles. Les pierres tombaient
dans une trémie d'où étaient remplis des
wagonnets pour le terril. A la bande des roches
il n'y avait que des hommes, car les morceaux de
charbon et de pierre étaient gros, alors il
fallait avoir de la force pour les manipuler.
Tout ce petit monde était surveillé par un chef
qui se trouvait sur une passerelle. Il était
impossible de s'entendre parler.
Tout se
faisait par gestes, nous avions un code pour se
dire l’heure, nous vivions dans un monde de
sourds-muets.
Souvent les
femmes ou les hommes avaient un parent ou un
fils qui n’était pas embauché à la mine mais
travaillait au terril “ Terras ”. Le travail
consistait à trier le charbon parmi les pierres
qui venaient du criblage. Lorsque le chef avait
le dos tourné pour une raison ou pour une autre,
les femmes et les hommes en profitaient pour
envoyer dans les entonnoirs des morceaux de
charbon pour en faire bénéficier les leurs. A la
fin de la journée, cela leur faisait un pécule
appréciable. Mais parfois, ils étaient pris en
flagrant délit, alors là c’était une amende, une
mise à pied, ou carrément le renvoi pour les
récidivistes, qui étaient surveillés de près.
En principe,
nous étions trois ou quatre jeunes par crible.
Notre travail consistait à nettoyer sous les
bandes car il y avait en permanence de la
poussière et des morceaux de charbon qui
tombaient. Lorsque nous avions fini le
nettoyage, souvent le chef de poste nous mettait
à une bande, soit avec les femmes, ou bien avec
les hommes, aux roches. Il nous tardait d’avoir
fini la journée. Les enfants et les femmes de
Fuveau étaient presque tous du poste de l’après
midi. Le trajet se faisait à pied. Le soir,
après avoir pris la douche, aux alentours de
onze heures, nous descendions tous ensemble : il
y avait des femmes du village, Madame
Polichetti, Adrienne Fina, Laure Aubert, sa
sœur, et bien d’autres dont j’ai oublié le nom.
Nous
attendions tous d’être appelés au bureau du chef
un jour ou l’autre, car nous avions hâte de
descendre au fond de la mine, pour faire comme
les hommes, et aussi pour la paye qui était plus
élevée. Tous les mineurs sont passés par les
criblages avant de faire le grand voyage vers
les entrailles de la terre. Enfin ce jour tant
attendu arriva : je fus convoqué au bureau du
maître mineur qui me dit que je devais me mettre
en contact avec Mr Boyer, le géomètre, et que
dorénavant je dépendrais de lui. J’étais très
heureux. Mr Boyer était un brave homme, je le
trouvais vieux, car il n’était pas loin de l’âge
de la retraite. Il était toujours accompagné de
son fils Antoine, un brave garçon, mais qui
s’intéressait plus au pastis qu’à la
géométrie... Ils habitaient aussi à Fuveau. En
même temps que moi fut désigné un copain
d’école, Jean Lorenzatti, dit Jeannot , qui,
lui, était déjà descendu au fond de la mine.
Le
jour “ J ” arriva. Ce moment est
inoubliable...Le premier matin, Antoine m’emmena
dans la grande salle dite des “ pendus ” où se
changent tous les mineurs, pour m’attribuer un
seau avec mon numéro. Cette salle était très
grande, impressionnante lorsqu’on y pénètre pour
la première fois. Elle faisait environ 50 à 60
mètres de long et au moins 30 de large.
Elle servait de vestiaire aux mineurs : c'est là
qu'ils se changeaient et prenaient la douche. Il
y avait des rangées de bancs avec de
hauts dossiers, positionnés dos à dos. En haut
des dossiers étaient accrochées des chaînes
numérotées; les chaînes montaient jusqu'au
plafond (qui était haut), où étaient accrochées
des petites poulies de rappel. Au début du
poste, les mineurs suspendaient leurs vêtements
propres et prenaient les bleus de travail. Ils
déposaient dans le seau leurs fonds de poches :
briquet, cigarettes, porte- monnaie. Pour
protéger le tout, les mineurs accrochaient des
cadenas aux chaînes. A la fin de leur poste au
fond, ils revenaient dans la salle des pendus
pour se déshabiller et prendre la douche
commune. Les douches étaient de la longueur de
la salle. A la fin de chaque poste, c'était
environ 350 mineurs qui remontaient. Il y avait
en tout 700 seaux pendus avec les vêtements.
Cette salle ressemblait à une ruche : il y avait
le bruit des chaînes qui crissaient dans leurs
poulies à la montée ou à la descente des seaux,
plus les paroles, les éclats de voix et le bruit
de l’eau des douches. Il y flottait une odeur
particulière : mélange de sueur, de tabac, et
d’humidité venant de l’eau des douches...
Au
changement de poste se croisaient les mineurs
qui remontaient du fond et ceux qui allaient
descendre : cela faisait beaucoup de monde ! Une
centaine de mineurs se lavaient ensemble, il se
frottait le dos mutuellement. Puis ils allaient
remettre leurs habits et accrocher les bleus de
travail. La première des choses, pour les
fumeurs, lorsqu’ils remontaient du fond, était
de descendre le seau pour prendre en vitesse une
cigarette. Assis sur le banc, face au seau le
visage noirci par la poussière et la sueur, ils
se délectaient par grandes bouffées avec un
plaisir immense, car au fond il était
strictement interdit de fumer sous peine de
renvoi immédiat. Malgré cela quelques
inconscients prenaient le risque de fumer, et
ainsi faisaient prendre un gros risque à leurs
collègues.... Au bout des chaînes pendaient des
seaux contre lesquels il y avait des crochets.
Souvent
plusieurs membres d’une même famille, père,
fils, ou gendre, se retrouvaient dans la salle.
Malgré tout, il y avait une certaine pudeur : le
fils s’arrangeait pour ne pas être à côté de son
père, il se trouvait un seau le plus loin
possible surtout au moment de la douche. Moi qui
n’avais que quatorze ans, la première fois que
je vis tous ces hommes nus, j’avais honte... les
jours suivants je n’osais pas me déshabiller.
Lorsque presque tous les seaux étaient
descendus, ils nous cachaient les uns des
autres. Le plus dur pour moi était de partir
avec mon savon dans le main et traverser la
salle pour aller sous la douche au milieu des
hommes...Certains me demandaient de leur
savonner le dos, j’avais l’impression de voir
mon père devant moi...Je baissais les yeux pour
ne pas voir...Mais on finit par s'habituer, bien
que j’ai toujours été très pudique : j’ai
toujours eu horreur des exhibitionnistes.
Les maisons
de la cité de la mine de Gréasque, « les
corons », n’avaient pas de sanitaires comme de
nos jours. Souvent le jeudi ou le dimanche aux
heures où il n’y avait personne les enfants
allaient prendre une douche. Ce n’était pas
interdit par la direction. Certaines femmes
allaient dans les douches des chefs de postes,
les « porions » qui bénéficiaient de cabines
individuelles
Antoine me
conduisit à la lampisterie après m’avoir fait
attribuer une lampe de mineur avec mon numéro.
Ce numéro était très important pour la sécurité
du mineur : ainsi les chefs de poste pouvaient
savoir si un mineur était descendu au fond, ou,
à la fin du poste, s’il était remonté. S’il
manquait une lampe sur les étagères, cela
signifiait qu’un mineur était resté au fond et
des recherches étaient entreprises... Cette
lampe était très lourde. A son extrémité pendait
un gros crochet, pour la porter ou la suspendre
sur le lieu du travail. A cette époque, les
lampes- casques alimentées par une pile que le
mineur accrochait à la ceinture, n’existaient
pas encore.
Antoine m’avait dit de suivre les mineurs et de
l’attendre au fond du puits : il viendrait me
retrouver, accompagné de son père, au prochain
voyage. Me voilà, la lampe à la main et le
casse-croûte dans ma musette, prêt pour ma
première descente dans les entrailles de la
terre...Je suivis un groupe de mineurs dont
certains étaient de Fuveau. L’entrée du puits où
se trouve la cage se nomme " la recette" (ou
carreau). Quelques mineurs, en attendant la
cage, fumaient la dernière cigarette avant de
descendre. Je m’avançai vers la recette...
J’avais la trouille de descendre dans ce grand
trou noir...J’entendais un grand bruit continu
accompagné de vibrations : c’est le bruit que
font les deux cages au passage des bois de
guidage : lorsque l'une était en haut, l’autre
était en bas du puits. La cage arriva. Il y a
deux étages, 50 mineurs environ qui
s’entassent...Je les suivis...Tout à coup, je
m’entendis appeler :" Marcel ! Marcel !" Je me
dressai sur la pointe des pieds pour voir qui
m’appelait, car les mineurs étaient de grands
gaillards. C’était Robert Christol, un copain
d'école, le fils de la garde barrière. J’étais
heureux, je me sentais moins seul. Robert se
faufila pour se mettre à mes côtés. Il me
demanda où j’allais. Je lui dis que j’étais avec
le géomètre. Il vit que j’avais peur de
descendre, il me réconforta, car lui, ce n’était
pas la première fois qu’il descendait au fond.
Tout à coup, le bruit des portes métalliques qui
se ferment, un tintement de clochette : la cage
commençait à descendre lentement, puis elle
accélérait progressivement...J’avais peur, je me
tenais au bras de Robert, je sentais mes tripes
se soulever dans mon ventre, je trouvais que
c’était long...
Il faisait
nuit et froid, une odeur d’air vicié émanait du
puits. A la lueur des lampes, je voyais défiler
le mur noir devant moi entrecoupé de ferrailles
ou de poutres en bois, j'entendais le bruit du
frottement de la cage contre les bois de
guidage... Soudain je sentis la cage ralentir,
et là ce fut le plus mauvais moment car à ce
moment là, le câble s’allonge au freinage et on
a l’impression qu’elle joue au yoyo...Il paraît
que tout dépendait du machiniste : Certains
étaient plus souples que d’autres à la conduite
de la machine : certains mineurs reconnaissaient
qui était aux commandes ! Finalement elle
s’immobilisa au fond du puits à 600 mètres de
profondeur...J’étais soulagé...Les portes furent
ouvertes par le receveur ouvrier chargé de la
réception de la cage aussi bien au jour qu’au
fond. C'est lui qui donne le signal de remontée
et de descente. Il y avait en tout sept
descentes de cage, soit environ 350 mineurs qui
descendaient au fond à chaque poste.
Me voilà
pour la première fois au fond de la mine...Au
fond de ce grand trou noir, ce trou dont depuis
des années j’avais entendu parler par de vieux
mineurs. Robert me quitta pour aller à son
travail avec les autres mineurs. Antoine m’avait
dit de l’attendre au bas du puits; je me mis
contre une paroi face à la cage de manière à le
voir arriver. Je regardais partout, tout était
nouveau pour moi. Les alentours de la recette
étaient éclairés : c'était comme une espèce de
hall de gare, je voyais des mineurs monter dans
des bennes à charbon vides, plusieurs bennes
étaient accrochées les unes aux autres formant
un petit train tracté par un cheval. Le convoi
partit en direction de la galerie principale
appelée le " travers-banc": un travers-banc est
une galerie taillée dans la roche .Certains
mineurs assis dans la benne, mangeaient un casse
croûte avant d’arriver sur leur lieu de travail.
Les lampes étaient accrochées à l’intérieur des
bennes. Je demandai à un mineur qui passaient où
ils allaient. Il me répondit : « Vers les
chantiers ! ».
Plusieurs
fois la cage était descendue et toujours pas
d’Antoine...À présent ce n’était plus des
mineurs qui arrivaient au fond, mais du matériel
dans des bennes. Les cages se succédaient à une
vitesse incroyable, les bennes entraient et
sortaient dans un grand bruit, je commençais à
me faire du souci tout en me disant qu'il y
avait du monde autour du puits, qu'il y aurait
toujours quelqu’un qui me ferait remonter à la
surface...Il y avait aussi mon copain Robert.
L’ouvrier de la recette m’avait remarqué tout
seul contre la paroi. Il s’approcha de moi et me
dit : « Tu attends quelqu’un, petit ? » ---
« Oui ! Le géomètre ! » --- « Il ne va pas
tarder à descendre »--- assura-t-il. Après
quelques voyages de la cage il me fit signe
qu’il allait arriver : il y avait un code entre
les deux ouvriers de la recette du jour et du
fond, à l'aide de sonneries. Je vis remonter la
cage lentement signe que ce n’était pas du
matériel mais du personnel qui arrivait.
Quelques instants plus tard la cage arriva à la
recette. A l’ouverture des portes j’aperçus
Antoine avec son père et Jeannot Lorenzatti qui
portait tout un harnachement de matériel : un
trépied, une valise en bois dans une main et une
grande règle dans l’autre. Antoine, lui, ne
portait rien d'autre que sa lampe. Mr Boyer nous
dit : « Allez, les petits, prenez une benne et
mettez le matériel à l’intérieur ! ».
Nous voilà
partis dans le travers-banc en poussant la benne
sur la petite voie ferrée, nos deux lampes
accrochées à l’avant de la benne pour avoir de
la lumière devant nous. Mr Boyer et Antoine nous
suivaient. Quelques dizaines de mètres après
avoir quitté la recette, nous sommes passés dans
un tunnel d’environ 10 mètres de long plus
étroit que la galerie, où passait un grand
courant d’air. Une lourde porte en fer munie
d’un système de fermeture spécial, fermait
l'entrée et la sortie. Je demandai à Antoine à
quoi servaient ce tunnel et ces portes : « Ce
sont des portes étanches ! » .En cas d'accident
grave, comme une inondation par exemple, elles
permettent d’isoler la mine du puits. Mais elles
servent aussi à la régulation de l’air dans les
galeries ! » Parfois, il fallait garer la benne
sur une autre voie pour laisser passer un cheval
qui tirait son convoi de bennes pleines de
charbon, en direction de la recette, ou bien
vides en direction des chantiers.
Je ne me
souviens plus exactement dans quel chantier nous
sommes allés. Il se trouvait à environ un
kilomètre de la recette. Du travers-banc
principal partaient plusieurs voies vers des
chantiers plus ou moins éloignés. Après le
travers-banc les galeries n’étaient plus
taillées dans la roche : il y avait des boisages
pour soutenir en terme du métier, le toit,
(" leï daou ") plafond du chantier qui sinon,
s’effondrerait. C’est à partir de ce point que
commence vraiment la mine : plus de lumière, des
galeries boisées. Il y avait un charroi de
bennes vides ou pleines, pour accéder à " la
taille", lieu où le mineur abattait le charbon.
Il y avait parfois de grandes côtes à monter
appelées ( plan incliné ) : un système à double
voie ingénieux fait de câbles et de poulies. Le
poids des bennes pleines qui descendaient
faisait monter les bennes vides. Après, la
galerie était de nouveau horizontale (le plan) :
c’est là que, tirées par des ânes, les bennes
étaient acheminées vers l’entrée des chantiers.
Les ânes étaient conduits par des jeunes de mon
âge.
Les mineurs
travaillaient en bande : une bande était
constituée de 5 ou 6 mineurs, sous les ordres
d’un chef d’équipe. Dans la bande, on trouvait
le “ mendit ”, homme à tout faire qui venait
récupérer les bennes vides et les acheminait en
les poussant jusqu'à " la taille" où elles
étaient remplies. Souvent il y avait des
accrochages entre mendits pour une benne vide en
plus ou en moins, car il ne fallait pas que la
compagnie qu’ils desservaient manque de bennes.
Les mineurs étaient payés à la benne. Certaines
bandes gagnaient plus d’argent que d’autres :
une bonne bande remplissait entre 10 et 15
bennes par homme et par poste. Certains mineurs
demandaient à changer de bande pour différentes
raisons : pour incompatibilité d’humeur, pour
gagner plus d’argent, et aussi pour divergences
d'opinion politique...
D’après les
anciens mineurs, il y avait, au fond de la mine de
Gréasque, dans les années 50, environ 25 à 30
chevaux et une trentaine d’ânes. Le cheval avait un
rôle bien déterminé : Il faisait le charroi des
bennes pleines vers le bas du puits, et des vides
vers "le pendis" (la poulie). Un cheval pouvait
tirer jusqu’à 25 bennes pleines, et beaucoup plus de
vides. Pour la petite histoire d’après les mineurs
certains chevaux arrivaient à compter les bennes
accrochées à leur palonnier... En principe les
bennes pleines à l’arrêt, étaient tampon contre
tampon. Lorsque le cheval démarrait, il y avait
rattrapage entre les bennes : on entendait un bruit
: tac –tac –tac au démarrage de chaque benne. Si le
mendit avait mis deux ou trois bennes de plus, le
cheval s’arrêtaient de tirer ! Incroyable mais
vrai !...
Les écuries des
chevaux étaient à proximité du puits : la grande
écurie était bien entretenue par des palefreniers,
et il y avait aussi un maréchal-ferrant, Mr Vitalis,
(dit n'est ce pas) aidé par son gendre (Anibal
Sacchi). Les chevaux et les ânes faisaient deux
journées : le poste du matin et celui de l’après
midi, ce qui leur faisait 16 heures de travail. Et
de plus, ils étaient souvent maltraités par certains
mineurs. D'autres avaient pitié de ces malheureuses
bêtes qui travaillaient dans la nuit jusqu’à la fin
de leur vie...Quelle triste destinée ! Les écuries
des ânes étaient à proximité des chantiers, ils ne
regagnaient la grande écurie que le samedi soir à la
fin du dernier poste. Ce soir-là souvent, les jeunes
qui les conduisaient leur montaient sur le dos et
les faisaient courir pour être plus vite arrivés au
puits. Il est arrivé qu’un âne, en courant se prenne
une patte dans l'un des nombreux aiguillages du
travers-banc : la pauvre bête y laissait son sabot,
et il fallait l’abattre. Malheureusement cette vie
de cheval ou d’âne souterrain, impliquait qu’une
fois entrés dans la mine, ils n’en sortaient que
morts. Rares ont été les Chevaux ou les Anes
rachetés par des mineurs ou autres, pour qu’ils
puissent finir leurs jours au soleil... (J’ai mis le
mot Chevaux et Anes avec une majuscule, car j’estime
qu’ils méritent un grand respect, ces mineurs à
quatre pattes…..)
Nous voilà tous
les quatre au bas de la poulie. Mr Boyer nous dit :
“ Petits ! Garez la benne sur cette voie, et prenez
le matériel ”. Jeannot prit le trépied et la longue
règle, moi je me chargeai de la valise en bois. Nous
montâmes la longue côte de la poulie et Mr Boyer
nous dit : “ Petits ! Faites attention de ne pas
vous faire accrocher par une benne ! ” Effectivement
les bennes vides qui montaient vers les chantiers
passaient très près de nous. Peu après, nous
arrivâmes au sommet de la poulie, sur ce que les
mineurs appelaient “ le plan ”. Cet endroit était
une galerie plane qui se dirigeait vers les
chantiers. Nous croisâmes un jeune de notre âge qui
menait un âne attelé à un petit convoi de bennes.
Juste avant les chantiers, il y avait une plaque
tournante où les mendits venaient chercher leurs
bennes vides. Ils les faisaient tourner sur la
plaque pour les mettre en direction de leur
chantier.
Nous changeâmes
de direction, empruntant une galerie qui nous mena
jusqu' à un chantier. Enfin nous étions arrivés au
cœur de la mine !...Pour la première fois, je voyais
les mineurs en plein travail, le torse nu, couverts
de sueur, méconnaissables à cause de la poussière de
charbon qui couvrait leurs visages. Ils étaient
presque nus, et chaussés de souliers à clous, un
vieux pantalon coupé à hauteur des cuisses, et sur
la tête, une vieille casquette, ou bien le rond d’un
vieux chapeau melon de l’époque...
Un ou deux
d'entre eux abattaient le charbon à coups de pic, ou
au marteau-piqueur; les autres, avec une pelle,
remplissaient les bennes. Pour la première fois, je
voyais la couche de charbon, légèrement en oblique
entre deux bancs rocheux. Les lampes étaient
accrochées au boisage, et les « gulards », eux
aussi, y étaient accrochés : un gulard n’était ni un
carnier ni une musette. Il servait à porter le
casse-croûte, il était tout en cuir marron clair,
mais en vieillissant il devenait presque noir. Sur
le côté, des petites poches servaient à mettre un
flacon de sel ou autres petites choses et sur le
devant s'ouvraient deux grandes poches. L’intérieur
était renforcé, pour ne pas qu’il se déforme. En
principe, lorsqu’un jeune commençait la carrière de
mineur, ses parents lui achetaient un gulard, qui
devait lui servir jusqu’à la retraite ! Je ne sais
pas qui les confectionnait, sans doute un bourrelier
de l’époque. C’étaient des chefs-d’œuvre de
maroquinerie.
A notre arrivée,
les mineurs s'arrêtèrent de travailler. Ils savaient
que le géomètre était là pour prendre des mesures
sur le chantier. Antoine mit le trépied en place au
milieu de la voie, puis il installa la lunette. Mr
Boyer me dit : « Marcel ! Prends la règle et va te
mettre au front de la taille ! » Les mineurs
s’écartèrent, et me voilà contre la veine de
charbon. Il visa : « Tiens la règle bien
droite !prends ta lampe, mets la à côté de la
règle ! Plus haut ! Plus bas ! Ne bouge plus ! » La
lampe était lourde à tenir, à la hauteur de mon
visage. Mr Boyer me dit d’un ton un peu sévère :
« Marcel ! Ne bouge pas ! Si tu continues à bouger,
on va y passer la matinée ! » Je fis un gros effort,
je me disais : « Mais pourquoi as-tu pris cette
règle le premier, tu aurais pu la laisser à
Jeannot ! » Quelques secondes après : « C’est bon,
tu peux revenir ! » Dit-il. Antoine avait un carnet
: il prenait des notes que son père lui dictait.
Nous voilà
repartis en direction du puits. Il était environ
onze heures. Arrivés au puits, Mr Boyer demanda, à
l'homme de la recette, la cage pour remonter au
jour. La cage arriva. Un mineur sortit les bennes
vides pour que nous puissions entrer avec le
matériel. Les portes se fermèrent, plusieurs coups
de sonneries retentirent, et nous repartîmes pour la
surface. Un homme profita de la cage pour monter
avec nous : il n’était pas sale comme les mineurs,
des stylos et un carnet sortaient de la pochette de
son bleu de travail. Il parla avec Mr Boyer. J’en
déduisis que c’était un chef de poste, un porion.
Nous n’étions que cinq dans la cage, j’en profitai
pour bien voir les bois de guidage : je regardais
dans tous les sens : au plafond de la cage des
petits trous permettaient d'apercevoir la lumière du
jour. Je voyais les gros câbles, j’avais peur qu’ils
cassent...Tout à coup, un grand bruit suivi d’un
courant d’air me fit peur : c’était le croisement
avec la cage qui descendait. Antoine m’avait dit que
l’on ne craignait rien car la cage avait un
parachute. Alors dans ma tête, je voyais une grande
toile blanche s’ouvrir et la cage descendre
lentement.
Mais en réalité,
il m’expliqua que si le câble venait à casser, il y
avait un système mécanique : automatiquement des
sortes de crochets, ou patins, venaient freiner
contre les quatre bois de guidage et ralentissaient
la chute de la cage. Le passager s’arrêta à la cote
+ 30 par rapport au niveau de la mer. La cage
repartit vers le trou de lumière qui grandissait de
plus en plus, puis elle s’immobilisa. Enfin, nous
étions au jour...Une fois sortis, Mr Boyer nous dit
: « Petits, vous pouvez aller prendre la douche et
rentrer chez vous ! A demain matin, sept heures ! Et
soyez à l’heure ! » . Nous avions fini la journée...
Après avoir posé nos lampes, nous nous rendîmes à la
salle des pendus : je descendis mon seau pour la
première fois ! Nous n’étions que tous les deux à
prendre la douche. Après avoir attendu Jeannot un
moment, nous sommes partis à pied. Du carreau de la
mine jusqu'à Fuveau, il y avait une trotte, mais
nous avions de bonnes jambes, et j’étais content
d’avoir découvert le fond de la mine dont
j'entendais parler depuis des années.
Pour en revenir
au câble de la cage, il cassa rarement, et jamais à
la descente ni à la remontée du personnel,
heureusement ! Cela se produisait seulement à la
descente et remontée rapide des bennes, sans doute à
cause de la manœuvre plus ou moins souple du
machiniste. Si cela arrivait quand les mineurs
étaient au travail, ils devaient sortir par une
ancienne mine en plan inclinée, dite "Castellane",
qui n’était plus exploitée depuis des années, mais
avec laquelle les mineurs avaient fait la jonction.
Elle se trouvait à environ 5 ou 6 kilomètres du
puits. Ils s'y rendaient à pied en file indienne, à
travers des vieux chantiers. Arrivés au pied de la
descenderie, il y avait environ 800 marches à monter
avant d’atteindre la surface.
Dans la semaine,
une équipe de nuit descendait faire la visite du
puits pour surveiller l’état des bois de guidage de
la cage, de toutes les tuyauteries d'eau, d'air et
des câbles électriques. Pour ce faire, ils
descendaient dans un grand seau qui pouvait contenir
plusieurs personnes. Ce seau était appelé "la
cuffat". Il avait une grande anse à laquelle était
accroché un câble. Pour exécuter le travail, il
fallait que la cage soit au bas du puits. Pour
éviter que la cuffat ne tourne sur elle-même, un des
hommes tenait une barre de fer qui avait, à son
extrémité, un anneau qui encerclait le câble
principal de la cage, et en quelque sorte, servait
ainsi de guide.
La cuffat
était descendue lentement à l’aide d’un gros treuil
que se trouvait sur le chevalement ; ce treuil était
conduit par un des machinistes qui, d’ordinaire,
conduisait la cage. Il est arrivé, dans certains
puits, que le câble de la cage casse, et que les
mineurs ne puissent sortir que par la (couffat),
n'ayant aucun autre moyen pour remonter à la
surface. Cela devait être impressionnant...
Avant que les
puits soient forés verticalement, il y avait des
descenderies plus ou moins profondes. En chassant
dans les alentours de Fuveau ou Gréasque, il n’était
pas rare de tomber sur des anciennes mines en plan
incliné, connues de presque tous par leurs numéros :
le 10, le 14, le 16, le 18 et bien d’autres...Dans
les années 80, les accès furent tous bouchés par des
dalles en béton. Le puits N° 1 se trouvait au coin
de l’ancienne mairie de Fuveau : une grosse pierre
servit de banc à plusieurs générations, pour se
mettre au soleil en hiver, ou prendre le frais
l’été, le soir après le repas.
Je me souviens
que lorsque nous étions enfants, nous allions à une
ancienne mine appelée l’Arbinotte. Elle était située
au bord de la route, entre Fuveau et Belcodène.
Munis de lampes de poche, nous descendions le plus
loin possible. Le pourcentage de la pente était très
élevé. A une cinquantaine de mètres de l’entrée
partaient des galeries perpendiculaires à la nôtre,
et, encore plus bas, d’autres galeries s’enfonçaient
dans le noir... Nous aurions bien aimé aller y voir,
mais la peur nous prenait de voir surgir une grosse
bête, (qui n’existait, bien sûr, que dans notre
imagination), et nous remontions. Cette mine était
appelée par les anciens « les quatre pans », parce
qu'à certains endroits, la hauteur sous plafond ne
dépassant pas 80 centimètres à un mètre, les mineurs
devaient travailler à genoux, ou couchés sur le
côté. Le charbon était sorti par des enfants de 7 à
12 ans, munis d’une courroie ou d'une ceinture
passée autour d’une de leurs épaules. Ils se
tenaient à genoux ou à quatre pattes, pour tirer, à
l'aide de la courroie, un couffin ou un petit
chariot chargé de charbon.
J’ai connu
personnellement des vieux mineurs qui avaient fait
ce pénible travail à la mine des quatre pans. Un
autre ancien mineur, Mr Barret, qui travaillait dans
les années 1920 dans une mine identique, me
racontait un jour, que lorsqu’il avait 8 à 10 ans,
il partait à pied de Fuveau vers les quatre heures
du matin avec d’autres enfants de son âge,
accompagnés par les mineurs. Ils allaient travailler
à la mine de la région de Valdone, à environ une
dizaine de kilomètres. Ils passaient par des
raccourcis à travers les collines. Une fois par
semaine, chemin faisant, il coupait des branches de
genêts pour se fabriquer un petit balai qui lui
servait, dans la galerie, à débarrasser du sol les
petites pierres qui l’auraient blessé aux jambes en
tirant le couffin. Il me disait aussi qu’il faisait
des journées de dix à douze heures. En hiver, de
toute la semaine il ne voyait pas le soleil. Il le
voyait seulement le dimanche, à condition qu’il
fasse beau.
A cette époque,
il n’y avait pas de douche, ni à la mine ni dans les
maisons. Le mineur arrivait tout noir de charbon,
les femmes faisaient chauffer de l’eau et ils se
lavaient dans une grande lessiveuse. Souvent, par
économie, plusieurs mineurs d’une même famille se
lavaient à tour de rôle dans la même eau, pour ne
pas avoir à la changer ni à la réchauffer. Les draps
de lit en lin étaient noirs...Plus tard, les mines
furent modernisées : les douches permirent aux
mineurs de mieux se laver et surtout de ne plus
ramener de poussière chez eux.
Tous les jours
nous faisions un nouveau chantier. Peu à peu, je
découvrais toute la mine. Certains quartiers se
trouvaient à trois kilomètres du puits. Le plus
éloigné était le quartier appelé "le fond". Il y
faisait une chaleur insupportable....C’est là que je
vis pour la première fois des mineurs y manier pics,
pelles et marteau piqueur, dans une nudité
intégrale. Ils avaient seulement leurs souliers à
clous.... Cela m’avait choqué, d'autant plus qu’il y
avait des mineurs que je connaissais, puisque
certains étaient les pères de mes camarades d’école.
J’étais énormément gêné... Un autre quartier, nommé
" le plan nord", était assez éloigné du puits. Il y
avait en permanence une trentaine de centimètres
d’eau et les mineurs travaillaient dans des
conditions déplorables : l’eau tombait des toits en
permanence. Pour ne pas la recevoir sur le dos, ils
se protégeaient en disposant des tôles ondulées,
inclinées vers la paroi entre les boisages. Le
boisage des galeries était indispensable pour la
sécurité des mineurs : à mesure que le chantier
avançait, il fallait boiser, c'est- à- dire poser un
cadre pour maintenir le toit, de façon à éviter que
tombent des placages plus ou moins grands.
Malgré tout, il y eut des accidents graves, et
plusieurs ont laissé leur vie sous des éboulements
(coup de couche). Lorsque toutes les mines de la
région étaient en activité, de grosses secousses se
faisaient sentir, souvent la nuit. Quelquefois, la
secousse était si violente que la vaisselle tombait
dans les buffets. Certaines maisons étaient
fissurées... Ces secousses étaient appelées "des
pets de mine". De nos jours, il n’y a plus de
secousses depuis que la mine a cessé d’être
exploitée.
L'eau
s'infiltrait énormément dans la mine : des sources
coulaient dans presque tous les chantiers. Cette eau
était plus ou moins bonne à boire, elle avait
parfois un goût de fer. Par contre, la source du
plan nord, que les mineurs appelaient "la source
bleue ", était paraît-il très bonne, surtout pour
boire le pastis !...Car quelquefois, les mineurs
buvaient un pastis ou deux avant le casse- croûte de
la mi-journée. Mais selon eux, le pastis bu au fond
faisait plus de mal que celui bu à la surface ...
Toute cette eau
était récupérée par des petits caniveaux, et
descendait par gravité à proximité du puits, où se
trouvaient des grosses pompes qui l’envoyaient à la
cote + 30. Là encore, elle était acheminée par
gravité vers le puits Gérard qui se trouvait à Biver,
commune de Gardanne. Du puits Gérard part une
galerie qui débouche à Marseille Nord, au quartier
de la Madrague. Cette galerie, appelée "la galerie
de la mer", mesure 14,859 Km. Les travaux de
percement commencèrent en 1890 et furent terminés en
1905 : il a donc fallu 15 ans pour arriver à la
Madrague. De nos jours, cette longue galerie est
toujours en service. Amenant à la mer un débit de
1.000 à 2.200 l /seconde, la galerie supérieure a
une voie ferrée comportant une voie de garage et une
ligne double de trolley fonctionnant dans les deux
sens. Huit locomotives assuraient le trafic
directement vers les criblages.
D’après
les témoignages de certains mineurs de la mine de
Gréasque, ils auraient pêché des anguilles dans
l’eau de la galerie de la mer, chose très possible !
Dans la couche de charbon, il y avait beaucoup de
poissons et coquillages fossilisés. Il a même été
trouvé plusieurs fois des carapaces de tortues.
Quelquefois,
nous descendions au fond de la mine la nuit,
lorsqu’il n’y avait plus personne, pour pouvoir
prendre des mesures, dans des chantiers où, dans la
journée, circulaient trop de monde et de charrois.
Mr Boyer nous disait : “ Petits, ce soir on descend
vers minuit ”. Cela ne me plaisait guère, car il
fallait monter de Fuveau à pied en pleine nuit. Avec
Jeannot, nous nous donnions rendez-vous et nous
montions ensemble. Au fond, ne restait que le mineur
qui s’occupait des pompes. Arrivés au bas du puits,
nous prenions deux bennes : Mr Boyer montait dans
l'une d'elles et ’asseyait sur la caisse de la
lunette de mesure. Antoine grimpait dans l’autre
avec le reste du matériel. Après avoir accroché deux
lampes à l’avant de la benne, nous partions souvent
très loin... La mine était à nous : personne dans
les galeries, ni chevaux ni ânes.
Avec Jeannot,
nous faisions la course : nous poussions chacun
notre benne à toute allure. Une fois lancé, je
montais sur le tampon pour reprendre mon souffle.
J’avais du plaisir, et Jeannot aussi !...Je revois
Mr Boyer, les deux mains agrippées au bord de la
benne...Il me disait sans arrêt en provençal : “ va
daisé pichot ! Aven lou temps ! ” (Va doucement
petit, nous avons le temps !) Arrivés au chantier,
le moment était venu de prendre les mesures, et
comme la mine était déserte, Mr Boyer les prenait de
beaucoup plus loin. Après s’être installé, le
géomètre m’envoyait au fond du chantier, pour tenir
cette sacrée règle ! Il n’y avait aucun bruit, le
silence était total, et j’avais peur...
De temps à
autre, on entendait des petits craquements, qu'on ne
perçoit pas en temps normal : il paraît que la mine
travaille lorsqu’il n'y a plus personne ...
Possible ! Je me languissais que ce soit fini, mais
le géomètre prenait son temps : " plus haut ! Plus
bas !" -" Bon, repose-toi un moment", me dit
Antoine, le temps qu’il inscrive sur son carnet les
notes que lui dictait son père. Tout à coup, je vis
une forme bouger entre les bois de soutènement, pas
très loin de moi...Je lâchai la règle, m’approchai
lentement avec ma lampe, cherchant à voir : j’avais
peur que ce soit un rat, mais c’était un petit chat
! En me voyant, il se mit à miauler. Je le pris dans
mes mains tout en lui parlant. Eh ! Oui !...Il y
avait des chats au fond de la mine, des chats que
les mineurs descendaient pour faire la chasse aux
rats, car il y en avait beaucoup.
Les chantiers
étaient alimentés en air comprimé pour actionner les
marteaux piqueurs, les perforatrices et les treuils.
Cet air était acheminé par une colonne suspendue en
haut des boisages. Sur cette colonne, couraient
souvent des rats qui se nourrissaient de miettes des
repas des mineurs. Ceux-ci posaient des collets sur
la colonne, ou bien mettaient des pièges. Il
arrivait parfois qu’un rat s’introduise dans un
gulard et dévore une partie de son contenu : il
sautait au moment où le mineur décrochait le gulard
pour casser la croûte.
Mr Boyer était
du genre peureux : il était à l'écoute du moindre
craquement...Antoine en profitait, car il lui
tardait de remonter à la surface : après nous avoir
fait un signe en mettant un doigt devant sa bouche
pour dire “ chut ! ”, pendant que son père montait
où démontait la lunette de visée, il ramassait une
poignée de petits bouts de charbon et l’envoyait en
direction du toit. Entendant le bruit, Mr Boyer
s'immobilisait, tendait l'oreille, et disait en
provençal : “ Les toits travaillent ! ” Il marquait
un temps d’arrêt de quelques secondes, puis nous
disait : “ Allez, petits, rentrez le matériel ! On
remonte ! ” Antoine riait sous cape, en clignant de
l’œil, et nous repartions en direction du puits !
Pendant quelques
jours Mr Boyer fut absent, alors le chef du carreau
me mit à un endroit qui s’appelait “ le couloir ”.
C'était en surface, à quelques mètres du puits où
sortent les bennes pleines. Mon travail consistait à
prendre les bennes, les unes après les autres, en
les poussant vers le traînage. Le traînage était une
longue chaîne à gros maillons qui partait de ce
couloir et finissait au criblage. A environ 800
mètres du puits, il y avait deux voies sur un talus,
l'une pour convoyer les bennes pleines, et l'autre
qui remontait les vides vers le puits. A l’avant ou
à l’arrière de chaque benne (tout dépendait dans
quelle direction elles étaient tournées) se
trouvaient deux fers plats en forme de "V".
Je ne me
souviens plus s’il y avait une sonnerie ou un autre
signal pour m’indiquer le moment où je devais
pousser la benne ; celle-ci avançait vers la chaîne,
où un maillon venait s’encastrer dans le "V" du fer
plat. Les bennes étaient marquées sur le côté, du
numéro de la bande qui les avait remplies, et quand
elles passaient devant le contrôleur qui était posté
dans un petit local, il contrôlait le numéro et
vérifiait aussi qu’il n’y ait pas trop de pierres
mélangées au charbon. Si c’était le cas, je crois
que la bande qui les avait remplies était
pénalisée... Le traînage passait à quelques mètres
des logements de la cité où logeaient les mineurs.
Le roulement faisait du bruit, mais cessait le soir
à la fin du poste. En bout de course, la benne était
libérée de la chaîne, puis était ensuite introduite
dans une cage appelée "culbuteur" où elle faisait
une rotation de 360 degrés. Le charbon était dirigé
vers les criblages par des bandes transporteuses.
Les bennes remontaient vers le puits pour être à
nouveau descendues au fond de la mine. Il arrivait
parfois qu’une benne déraille, ce qui provoquait un
arrêt du traînage, souvent très long.
Les mineurs de
fond étaient des hommes pleins d’humour, des
galéjeurs. Ils avaient presque tous des sobriquets
qui se sont transmis et se transmettent toujours, de
génération en génération, à tel point que certaines
personnes connaissent uniquement ce sobriquet et
ignorent le nom de famille !... A ce propos, j’ai
une anecdote personnelle à vous raconter : il y
avait au village un mineur dont le sobriquet était
"Niki". Il était connu dans la région pour être un
grand joueur de boules à la longue (jeu provençal).
J’ai toujours entendu dire, lorsque les gens
parlaient de sa famille ; la femme de Niki, la fille
de Niki, le cabanon de Niki... Alors j’ai toujours
cru que c’était son nom. Je l’ai fréquenté pendant
environ 40 ans. Il a fallu qu’il décède pour que
j'apprenne qu’il s’appelait Lorenzatti
Ceci se passe au
fond de la mine le lendemain d’une élection
électorale. Les commentaires vont bon train, les uns
demandent aux autres pour qui ils ont voté, l'un dit
: “ Moi, j’ai voté communiste ! Mais il y a un type
sur la liste que je ne connais pas, alors je l’ai
rayé, tout simplement ! ” “ Quel était son nom ? ”
lui demande un autre .Le mineur le lui dit, et
l'autre devient furieux “ Espèce de couillon, c’est
moi !! “ Ah ! Çà alors, Petit Pois, c'est toi !... ”
Eh bien oui, c’était “ Petit Pois ”....
Quelques
sobriquets : Moto, Gigot, Bombardier, Pastis, Tchoi,
Pitré, Coquillade, Bachin, Michey, Tchéffé, Laseille,
Bacana, Marseille, Gisclé, Moustic, Babouille, Petit
Pois, Pinchasso, Gigé, Siblé, Radis, Pastèque, la
Grenouille, Millepattes, L’oie, La Couveuse, Furet,
Patate, l’Aristo, Mange gari. Badinguet... etc.…etc.
Je suis arrivé au terme de mon récit
J’ai rassemblé
tous mes souvenirs, vieux de 60 ans, pour vous
décrire le fond de la mine, le travail des mineurs,
parler de tous ces hommes qui, pendant une grande
partie de leur vie, sont descendus dans ces galeries
obscures, pour arracher, de leurs mains, des
entrailles de la terre, ce charbon qui était là
depuis des millions d’années. Ils ont souffert, dans
l’obscurité, la poussière, la chaleur, l’humidité,
certains y ont laissé leur santé, d’autres leur vie.
Aujourd’hui, ceux qui ont survécu sont tous
retraités; ils ont gardé leur humour, leur
franc-parler, et profitent des derniers rayons de
soleil, ce soleil qu’ils ont mérité, qui leur a tant
manqué.... Quelquefois, ils accompagnent l'un des
leurs à sa dernière demeure. Ils évoquent le défunt
un moment, puis la vie reprend...Ils essaient de
profiter des meilleurs moments qui leur restent…
Quinze mois plus
tard, mon père décida de me sortir de la mine pour
m'envoyer aider mon frère Marius à la ferme... C'est
ainsi que je sortis des ténèbres pour retrouver le
grand soleil....
D M : Fuveau
2005
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