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LES VEILLEES
D’ANTAN
A la fin des
années 30, dans les mas du côté de Saint Rémy de Provence, du
début du printemps jusqu'à la fin de l'été le travail ne
manquait pas : il fallait cultiver les terres pour récolter et
amasser comme les fourmis pour passer l'hiver à l'abri du
besoin. La récolte rentrée les semailles finies, il y avait
moins à faire. C'était l’époque de la provision de bois afin
d’alimenter tout l’hiver la grande cheminée de la pièce commune,
unique moyen de chauffage de toute la maison.
La
cheminée était immense. Dans le foyer on pouvait mettre un tronc
d'arbre presque entier. Mon père et mon grand-père allaient dans
les champs avec un cheval chercher des amandiers morts. Posé sur
deux grands chenets, le tronc durait souvent plusieurs jours
avant d’être complètement consumé. Dans chaque coin, sous la
grande cape de la cheminée se trouvait un petit banc à deux
places où nous nous réchauffions avec mes frères en rentrant de
l'école. Pour occuper la place nous devions chasser le chat, qui
passait le plus clair de son temps à dormir au chaud. Une grosse
plaque de fonte sculptée représentant une scène de laboureurs
s’appuyait contre le mur. A la crémaillère pendait la grosse
marmite toute noircie par la fumée où mijotait de bonnes soupes,
de délicieux civets de lapins ou de lièvres, l’été c’était la
soupe au pistou, qui sentait bon le basilic. Sur le haut des
chenets à l'écart des flammes il y avait souvent un plat tenu au
chaud pour le repas. Cette pièce servait à tout : cuisine, salle
à manger, pièce à recevoir ou à faire les devoirs, et salle de
jeux pour nous les plus petits.
Au centre
de la pièce trônait la grande table familiale recouverte de
zinc. Les patriarches, (mon grand-père et mon père)
s’installaient à chaque extrémité; ma mère prenait place avec
nous sur les bancs placés de chaque côté. Du plafond pendait la
seule ampoule électrique de la maison. A cette époque, la
puissance d'une ampoule était d’environ 40 Watts, que nous
appelions "bougies". Cet éclairage était
suffisant, car la suspension était munie d'un système de
poulies, d’un contrepoids en porcelaine et d’un abat-jour en
verre dentelé sur le pourtour, le tout était réglable en
hauteur. Les autres pièces de la ferme n’avaient pas
l'électricité, pour nous y rendre nous utilisions des lampes à
pétrole, ou des quinquets que l'on retrouve de nos jours dans
les vides greniers. Le soir pour aller à l'étable nous prenions
un fanal "tempête" qui ne s'éteignait pas dans les courants
d'air. Beaucoup d’autres fermes n’avaient pas l'électricité :
nous étions en quelque sorte des privilégiés.
Dans un
coin de la salle se trouvait un évier en pierre, sommairement
poli bien souvent dépourvu d'évacuation. On l’utilisait pour
tout, la vaisselle comme la toilette. Il n'y avait pas l'eau
courante, il fallait puiser l'eau au puits situé à quelques
dizaines de mètres derrière le mas. J'entends encore la chaîne
chanter sur la poulie en descendant. A la remontée le seau
pleurait de grosses larmes qui retombaient dans le puits. A côté
du puits reposait un abreuvoir taillé dans de la pierre mal
dégrossie. Mon grand-père le remplissait chaque jour, matin et
soir pour abreuver nos chevaux et nos deux chèvres. Avec mes
petits bras je voulais l’aider, il me laissait croire que
c'était moi qui remontais le seau. En réalité c'était lui bien
sûr. Cet abreuvoir servait aussi de lavoir : je revois ma mère y
brosser et frapper le linge à grands coups de battoir.
Il nous
était interdit de nous pencher sur le rebord du puits pour
regarder le fond, pour que nous n’approchions pas les adultes
nous faisaient croire qu'au fond vivait un monstre qui mangeait
les enfants, s’ils n’étaient pas accompagnés d'une grande
personne. Ce monstre, ils l’appelaient en provençal "la
garamaoude». Ils nous faisaient approcher lentement du bord et
nous disaient : « Regarde ! Au fond le monstre a deux têtes !»
En réalité c’était le reflet de nos deux images dans l'eau, mais
pour que nous ne nous reconnaissions pas dans le miroir de
l'eau, ils laissaient discrètement tomber une toute petite
pierre dans le puits et l’image était brouillée ! Quand on est
petit on vous fait croire n'importe quoi. Mais nous avions si
peur de la "garamaoude" que nous n’approchions jamais seuls du
puits. Le but était atteint !
Mes parents
avaient acheté un poste TSF Pathé-Marconi. Rectangulaire, plutôt
imposant, c'était un objet très rare pour l'époque. Tout le
monde n’en possédait pas. Il n'y avait pas de prise électrique
dans la pièce et on le branchait à une douille voleuse placée
entre l'ampoule et l'abat-jour. Mon père l'installait uniquement
après le repas du soir après avoir tendu l'antenne, un long
ressort à boudin, qui faisait presque le tour de la pièce.
Autour de la table nous attendions tous, petits et grands, que
les lampes chauffent. Un moment plus tard, une lumière verte,
que nous appelions "l’œil magique", s’allumait au centre de
l'appareil. Il fallait alors tourner l’un des boutons qui
déplaçait une aiguille sur un cadran où étaient inscrits des
noms de villes lointaines comme Paris, Londres, Bruxelles et
bien d'autres. De derrière le tissu qui se trouvait à côté du
cadran, sortaient des bruits bizarres, des sifflements, des
grésillements variés. Tout à coup, mon père nous faisait un
signe de la main : il avait trouvé une station : Radio Toulouse.
Il y avait aussi Radio Andorre. Nous écoutions des chansons.
Tino Rossi était la grande vedette de l'époque. Je me souviens
de la dame qui parlait sur la station "Radio Andorre" : elle
usait de l’espagnol et du français. Je croyais qu’elle était à
l'intérieur de la boite et je regardais souvent derrière le
poste pour l'apercevoir. Evidemment je ne voyais que les
ampoules, et je ne comprenais pas ! Pour la petite histoire, un
jour, une souris a fait son nid à l'intérieur du poste et ma
mère, qui avait une grande peur des souris, voulait que mon père
se débarrasse du poste
Par
économie, après le repas du soir lorsque le feu de la cheminée
marchait bien, qu’une bonne flamme éclairait la pièce mon père
enlevait l’ampoule et ne laissait que le poste TSF. Le reflet
des flammes dansait contre le mur, avec mon frère Noël nous nous
amusions à faire des ombres chinoises : le lapin, la colombe et
bien d'autres. Souvent avant le repas du soir, lorsqu'il y avait
une belle braise, mon grand-père prenait des pommes de terre
qu’il mettait à cuire, ensuite avec une goutte d'huile d'olive,
c'était un régal !
Après le
repas du soir sur la grande table, toute la famille triait des
haricots secs ou des pois chiches, cassait des amandes pour la
fabrication du nougat de Noël en écoutant la TSF.
Notre mas
était le dernier sur le chemin charretier. Devant nous
s'étendait la garrigue sauvage et parfumée, dans un cadre
magnifique au cœur de la Provence. En toile de fond, nous avions
la chaîne des Alpilles.
Nos voisins
habitaient d'autres mas aux alentours, mais ils étaient assez
loin. Dans le courant de l'hiver traditionnellement nous allions
faire la veillée. Ce soir là nous dînions de bonne heure, car il
y avait parfois un long chemin à parcourir dans la nuit avant
d'arriver. En principe nous y allions tous, sauf mon grand-père
qui se couchait de bonne heure car il était toujours le premier
levé. Il restait auprès de la cheminée à fumer sa pipe et
déguster un verre de vin, peut-être deux ?
C’était
toute une expédition. Nous partions tous les six : mes parents
mes trois frères et moi. Nous étions couverts comme en plein
hiver car à la fin octobre, les nuits sont déjà froides.
Certains soirs le mistral soufflait ; dans la région de Saint
Rémy il souffle très fort. Nous marchions en file indienne sur
des chemins plus ou moins bons, souvent des sentiers, des
raccourcis que mon père connaissait. A l'époque ils étaient
souvent empruntés par les bergers avec leurs troupeaux,
lorsqu'un troupeau de moutons était passé plusieurs fois le
chemin devenait presque impraticable, car leurs pattes
soulevaient beaucoup de pierres.
Pour nous
éclairer nous utilisions des fanaux à pétrole. Mon père marchait
en tête un fanal à la main, mon frère aîné fermait la marche
munie d’une autre lanterne. Nous les deux petits, nous marchions
à côté de ma mère, nous lui donnions la main pour lui montrer le
chemin, car elle a toujours eu des difficultés à y voir la nuit,
mais aussi parce que nous avions peur. Mon frère Paul allait
juste devant nous avec un autre fanal accroché au bout d'un
bâton qu'il portait sur l'épaule pour nous éclairer le chemin et
que maman voie où elle posait les pieds. Nous devions ressembler
à des personnages de la pastorale (Maurel) ou à des santons de
Provence, portant leurs offrandes à l'enfant Jésus. La nuit dans
les collines il y avait des bruits bizarres : un lapin s’enfuit
sur le chemin, une chouette dérangée crie son mécontentement,
comme un ricanement, des renards qui s'appellent. Tout cela me
faisait très peur, mais je me sentais tout de même en sécurité
avec mon père et mes deux grands frères.
En
approchant du mas, au loin nous apercevions une lumière : un
fanal accroché à l'extérieur, souvent à la treille qui ornait
l'entrée. A notre arrivée les chiens aboyaient. Quelqu’un
venait à notre rencontre et nous faisait entrer. Nous étions
rarement les premiers car ces veillées réunissaient des voisins
venus de mas plus ou moins éloignés, des gens que connaissaient
mes parents, tous des paysans, (maraîchers). Parfois il y avait
un berger, portant avec lui l'odeur de ses moutons. Au pied des
Alpilles quelques bergeries abritaient de grands troupeaux. Les
gens de tous âges hommes et femmes, se parlaient en provençal
sauf ma mère qui le comprenait mais ne le parlait pas, car elle
venait de la ville (Marseille) .
Les hommes
étaient habillés comme tous les paysans de l'époque, portaient
de gros pantalons de velours marron, souvent soutenus par une
"taillole" de couleur grise très large, en guise de ceinture :
une chemise sans col, une casquette déformée qu'ils ne
quittaient pratiquement jamais, même pendant les repas. Quand
ils la retiraient leur front apparaissait blanc au-dessus de
leur visage brûlé par le soleil. Ils portaient aussi la
traditionnelle veste de velours. Ils en possédaient deux, l’une
pour le travail l’autre pour les jours des grandes occasions,
surtout pour se rendre au marché. Elles étaient très belles,
avec des boutons décorés de tableaux de chasse en relief. Ils
possédaient aussi une tenue spéciale qu'ils ne mettaient que
pour la grande fête de la Saint Eloi. Comme chaussures de gros
souliers à clous qu'ils enfilaient le matin au saut du lit pour
ne les retirer que le soir dans la chambre, après toute une
journée de travail. En ce temps là personne n'avait de
pantoufles, même pas les enfants.
Presque
toutes les femmes étaient habillées de noir, rares étaient
celles qui avaient des robes de couleur car elles portaient
presque toujours le deuil d'une personne de leur famille. A
partir d'un certain âge, (30 – 35 ans) elles ne quittaient
pratiquement plus le noir, car il y avait toujours une personne
plus ou moins proche qui mourait dans la famille. A cette époque
là, une femme aurait été montrée du doigt si elle n'avait pas
pris le deuil. Les hommes arboraient une petite ganse noire sur
le côté gauche de la casquette, ou un crêpe noir cousu sur le
revers du col de la veste. Les enfants étaient affublés d’un
large et ridicule brassard noir à la manche gauche. Cette
coutume est maintenant révolue et c'est mieux ainsi, surtout
pour les femmes. Lorsqu'une personne proche mourait dans la
famille on couvrait les glaces de linge blanc, on arrêtait les
pendules. Il ne fallait pas non plus ouvrir les volets de toute
la maison pendant 48 heures ; les 15 jours suivants il ne
fallait surtout pas les ouvrir en grand mais seulement les
croiser.
Comme dans
tous les mas, une grande cheminée équipait la pièce et en
arrivant, nous nous réchauffions devant le feu. Certaines femmes
nous trouvaient grandis ou changés par rapport à l'année
précédente. Les mas raccordés à l'électricité étaient rares.
Plusieurs lampes à pétrole éclairaient la pièce en plus de
l'âtre. Certains suspendaient au plafond une lampe au carbure
qui diffusait une clarté bleutée plus intense mais dégageait une
mauvaise odeur.
Nous étions
contents de faire la veillée, car nous retrouvions plusieurs
enfants de notre âge. On nous installait un peu à l'écart des
adultes à côté de la cheminée. Nous étions assis sur des caisses
à vendange. Une de ces caisses au centre, nous servait de table.
Les hommes réunis autour de la grande table, parlaient de leurs
récoltes, des prix des légumes, des bêtes, du temps, bref, de
tout mais toujours en patois. Au bout d'un moment ils
commençaient à jouer aux cartes (à la manille), en attendant que
les femmes préparent "la castagnade", châtaignes grillées au feu
de bois dans la grande cheminée. Toutes les femmes participaient
à cette occupation. Avec la pointe d'un couteau, chaque
châtaigne était entaillée pour qu'elle n’explose pas pendant la
cuisson. Après avoir écarté le bois et rassemblé les braises on
plaçait une grande poêle au fond percé d’une multitude de trous
sur un trépied, les châtaignes mises dans la poêle étaient
recouvertes d'un gros chiffon mouillé pour les rendre plus
souples ; d'autres, dans la grosse marmite en fonte suspendue à
la crémaillère, étaient bouillies avec du laurier pour leur
donner meilleur goût.
En attendant
les hommes goûtaient le vin nouveau, tout en mangeant quelques
olives cassées faites "maison". Tous remplissaient leurs verres.
Ils regardaient ensuite la couleur du vin à la lueur de la lampe
à pétrole. Après avoir bu une gorgée à la manière d’un
« taste-vin », tout en hochant la tête d'un air approbateur en
faisant claquer plusieurs fois la langue au palais, l’un
disait : « cette année, c'est une réussite ! » Un autre : « il
sera vraiment bon dans quelque temps ! » Un autre ajoutait :
« je trouvais meilleur celui de l'an dernier. » Puis,
s'adressant au maître de maison, il disait : « Remarque qu'il
n'est pas encore fait, il est jeune encore, mais je crois qu'il
sera bon ! » Tout cela en provençal. Mon père disait : « Moi je
le trouve bon pour le service ! » Après un éclat de rire
général, ils procédaient à la dégustation. Allez savoir s'il
était vraiment bon… Mais le producteur, lui était content.
Les
châtaignes cuites arrivaient sur la table ; les bouteilles de
vin se vidaient rapidement car les châtaignes donnent soif. Pour
les femmes il y avait du vin doux : c'était du jus de raisin
filtré et mis en bouteilles avec quelques grains de sucre : cela
ressemblait à un vin mousseux doux (le champagne des collines)
mais il fallait le manipuler avec précaution, (comme si on
tenait une petite bombe dans les mains !) et surtout ne pas le
secouer car à l'ouverture, le bouchon sautait au plafond et le
mousseux giclait de toutes parts. Il ne restait plus grande
chose dans la bouteille ! Nous, les enfants nous avions droit à
un fond de verre. Souvent, la maîtresse des lieux nous avait
fait un gâteau à la pâte de coings ou une tarte maison, parfois
un gros flan au lait de chèvre !
Pendant la
veillée certains racontaient des histoires, vraies ou inventées,
qui avaient traversé plusieurs décennies, voire un siècle, mais
se racontaient toujours. Il s’agissait souvent d’histoires de
chasse. A tour de rôle ils racontaient avec passion leurs
aventures, certains les mimaient en précisant la configuration
du terrain, (vallons, plaines, collines). A la fin de l’histoire
il y avait toujours le fameux bruit du fusil : Pan ! Pan ! Et
même les aboiements des chiens. Moi qui aimais déjà la chasse,
j'étais tout ouïe. J'attendais que mon père raconte son
histoire, j'étais heureux lorsqu'il la terminait : à chaque fois
je le revoyais le gros lièvre à la main, le seul qu'il ait
jamais tué dans sa vie de chasseur.
Il
y avait aussi les histoires de la guerre de 14/18 que certains
avaient faites à Verdun ou au chemin des Dames. Certains
parlaient des ordres du Général Nivelle : « Il faut avancer,
coûte que coûte ! » Après les tirs de l’artillerie française les
soldats devaient avancer, le plus souvent à découvert face aux
mitrailleuses ennemies, cela provoquait des pertes terribles.
Les soldats étaient traités comme du bétail, dans la boue avec
la vermine, les poux de corps qui infestaient les vêtements. Ils
évoquaient aussi les mutineries, le souvenir des camarades
fusillés "pour l’exemple". Celui qui racontait prenait un air
triste et finissait souvent son récit en sortant son mouchoir
pour essuyer une larme. Je n’en croyais pas mes yeux d’enfant :
je ne savais pas q’un homme de son âge puisse pleurer. D’autres
plus jeunes racontaient des histoires de soldats : lorsqu'ils
étaient au régiment, l’un dans les Zouaves, l'autre dans les
Spahis, artilleur, canonnier. C’était bien souvent la seule
occasion qu'ils aient eu de quitter leur Provence natale. Il
s’agissait, certes d’histoires vécues, mais pour les enfants
elles étaient interminables...
Dans
certains mas, le propriétaire possédait un phonographe qui, pour
l'époque, était un trésor que l'on ne sortait que dans les
grandes occasions. C’était une petite valise noire qu’on ouvrait
avec précaution avec à l'intérieur, un plateau recouvert de
tissu rouge où l'on déposait un grand disque noir. Sur le côté
une manivelle servait à remonter l'appareil. Dans un coin
reposait une espèce de tuyau tout chromé dont l’extrémité
s’évasait comme un grand entonnoir et qui portait une
inscription et la photographie d'un petit chien assis : « La
voix de son Maître ». De cet entonnoir sortait la musique
légèrement déformée ! Après avoir déposé délicatement sur le
disque noir l'extrémité du tuyau qui finissait par une aiguille,
on pouvait écouter les chansons de l'époque, souvent inaudibles
! Cela mettait cependant beaucoup d’ambiance à la soirée.
Parfois le
mas où nous allions disposait de l'électricité. Dans ce cas,
avant de partir mon père préparait le poste TSF : il
l'enveloppait dans une couverture le déposait soigneusement dans
un grand cageot. C’était lui ou mon frère aîné qui le portait
sur l'épaule tout le long du trajet. Arrivés chez le voisin,
tout le monde admirait cette boite magique d'où sortait de la
musique. Certains n'en avaient jamais vu. Ce poste est resté
très longtemps dans notre maison ; quelques années plus tard,
tous les soirs nous écoutions Radio Londres, la fameuse
émission "les Français parlent aux Français" suivie de tous les
messages personnels.. C'était une époque !!.
La seule
sortie de ces hommes et femmes était la fête de la Saint Eloi.
J'ai encore en mémoire le jour de la fête à Saint Rémy de
Provence. Ce jour là, aucun paysan ne manquait. C’était une fête
unique en son genre : Saint Eloi est le patron des orfèvres et
des maréchaux-ferrants. Le matin, après la messe sur le parvis
de l'église avait lieu la bénédiction des chevaux et autres
animaux, l'après-midi, le cortège de la charrette garnie. Les
charrettes étaient garnies de branches de peupliers, d'ormeaux,
de pins et de frênes le tout décorées d’épis de blé, de genêts
et de branches de tamaris, avec tous les fruits et légumes du
moment, d'où le nom de "Carréto Ramado" Chaque paysan préparait
un cheval pour la fête et mettait un point d'orgueil à ce que
son cheval soit le plus beau possible. C’était tout un
cérémonial. Je revois mon père cirer les sabots de Mouton, l’un
de nos deux chevaux. Après avoir décoré sa queue de rubans
multicolores, il tressait sa crinière. Chaque paysan ou presque
possédait des harnais uniquement pour cette cérémonie : les
colliers et les brides étaient garnis de petits miroirs, de
pompons multicolores, de clochettes ainsi que de peaux de
moutons teintes. Plusieurs dizaines de chevaux de labour étaient
attelés en flèche l’un devant l'autre (cela faisait un cortège
interminable) à une grande charrette à foin chargée de jeunes
garçons et filles costumés en Mireille et Vincent et défilaient
devant la foule qui applaudissait à chaque passage.
Les
charretiers portaient un pantalon bleu, une chemise blanche et
une " taillole " jaune. Ils étaient accompagnés d’une dame
(souvent leur femme ou leur fille) costumée en Arlésienne qui
s’abritait sous son ombrelle de dentelle.
Les Mireille
et les Vincent, sur la charrette disposaient de sacs de pétales
de fleurs de toutes sortes qu’ils jetaient à grosses poignées
sur la foule toujours plus nombreuse. Tout cela au son de la
musique des fifres et tambourins et des traditionnelles danses
folkloriques provençales, sous un grand soleil, et un magnifique
ciel bleu. La fête se terminait le soir par un grand feu comme à
la Saint-Jean. Ce jour là le bon Saint Eloi était bien arrosé !
Aux
alentours de minuit, les plus jeunes tombaient de sommeil.
Certains s’étaient endormis dans les bras de leur maman. C'était
l'heure de partir, après avoir dit au revoir à tout le monde et
s'être donné rendez-vous pour la prochaine veillée. Fanaux
allumés nous prenions le chemin du retour que nous trouvions
bien long. Parfois, j’avais trop sommeil, mon père me prenait
sur ses épaules (il m’arrivait aussi de faire semblant pour
finir la route sur ses épaules). De ses grosses mains, il me
tenait les jambes. Je me vois encore : perché au-dessus des
autres je tenais mes mains croisées sous son menton pour me
tenir, j'étais heureux d'être sur ses épaules. Mon frère Noël
rouspétait, il disait : « moi aussi j'ai sommeil ! » Mon père
répondait : « tu es plus grand toi. Marcel est petit, il a de
petites jambes ! » En réalité je pense que Noël était jaloux.
La semaine
suivante, ou plus tard nous nous rassemblions presque toujours
les mêmes dans un autre mas. Parfois, nous étions tous invités
pour le repas du soir : dans ces occasions nous mangions surtout
du gibier, civet de lièvres, perdreaux, cailles, le tout cuit à
la broche devant le feu de la grande cheminée ou dans la marmite
suspendue à la crémaillère. Il faut dire qu'à cette époque, il y
avait beaucoup de gibier dans nos collines et pas mal de
braconniers chez les paysans ! ..
Certaines
broches étaient entraînées par une grande roue à plusieurs pales
en forme d'hélice. Installée dans le conduit de la cheminée elle
tournait grâce au tirant d'air chaud ; elle entraînait des
poulies, des chaînes faisant tourner très lentement la broche
qui pouvait supporter un mouton entier.
Voilà ! Ce
soir, j'ai veillé pour rassembler mes souvenirs d'enfant et
faire revivre à ma manière le temps des veillées, le temps où
les hommes communiquaient vraiment entre eux, où nos anciens
étaient attachés à leurs traditions ; le temps où la vie était
dure mais simple, où il n'y avait pas d'orgueil ni d’envie, car
nous ne possédions presque rien. Il n’y avait que la nature
autour de nous, le ciel bleu, le soleil qui inondait les mas,
les champs d'amandiers où chantait le coucou, les vieux oliviers
noueux, le tout dans un mélange de thym, de romarin, le parfum
de la lavande baignait les collines provençales où chantaient
les cigales… Comme j'aimerais revivre cette époque, revivre tout
ce bon temps, même si nous n'avions qu'une ampoule de 40
"bougies" pour nous éclairer !!…
Récit vécu
fin des années 30.
M D
Fuveau
- 2003 |